Éducation, société et technologie
CONFESSIONS DE BOOMERS NON-REPENTIS

Malgré le frette et les barbares

mercredi 2 mai 2012 par André Vincent, Pierre Beaudet

C’est il y a long­temps et c’est hier. C’est du temps du frette et des bar­bares. Dans les rues de la ville, on est des mil­liers. On se re­garde, on se trouve beaux. On oc­cupe nos écoles, nos col­lèges et nos uni­ver­sités, même si on se fait planter. On dé­file dans les rues, quelques fois pa­ci­fi­que­ment, quelques fois moins. On est in­so­lents. On pense que tout est pos­sible, quelque part, une cer­taine année 1968.

Chaque jour on se sur­prend à se sur­prendre en écou­tant Prague, Paris, Shan­ghai, Buenos Aires, Los An­geles. On lit Sartre, Marx, Paul Nizan, Mar­cuse, Hu­bert Aquin. On ne sait presque rien, on est cu­rieux. Nos profs ont 30 ans, nous on en a 20. On écoute Bob Dylan et Ray­mond Lé­vesque. Au tour­nant d’un soir frais, on est frappé par le Chat dans le sac, le film-choc de Gilles Groulx. On tombe en amour deux fois par jour. On or­ga­nise des ma­nifs deux fois par se­maine. On se fait ta­basser par les boeufs deux fois par mois. On se voit partir vers les com­munes de Ca­li­fornie et pour­quoi pas, vers les camps de ré­fu­giés pa­les­ti­niens. Et c’est ainsi que nous ap­pre­nons à ap­prendre, en y per­dant, par­fois, au pas­sage, quelques ses­sions et quelques luttes.

Pen­dant quelques an­nées, une grande vague nous tra­verse. Le pou­voir nous pue au nez, les p’tits et les gros ma­fieux, les ves­tiges de la grande noir­ceur, les néo-technocrates. On les re­jette en bloc, sans re­gret. Après 1968 vient 1969 et un re­bond in­croyable des mo­bi­li­sa­tions. Ar­ro­gants, on re­garde de haut un René Lé­vesque, il ne nous convainc pas, on est dans la stratosphère.

En oc­tobre 1970, le Ma­ni­feste du FLQ nous rentre de­dans comme une tor­nade. Chaque tour­nure de la poésie de Jacques Lanctôt vient nous cher­cher : « Faites vous-mêmes votre ré­vo­lu­tion dans vos quar­tiers, dans vos mi­lieux de tra­vail. Et si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usur­pa­teurs tech­no­crates ou autres rem­pla­ce­ront la poi­gnée de fu­meurs de ci­gares que nous connais­sons main­te­nant et tout sera à re­faire. Vous seuls êtes ca­pables de bâtir une so­ciété libre ».

Pen­dant quelques mois, les pan­tins de Tru­deau nous pour­chassent, nous em­pri­sonnent. Ils pensent qu’ils nous font peur. En réa­lité ils nous sti­mulent. Deuxième bon coup, la gué­rilla sym­bo­lique est li­quidée par ceux là mêmes qui l’ont amorcée. On re­part en grand : grèves, ma­nifs, af­fron­te­ments. Le fé­mi­nisme fait une ir­rup­tion spec­ta­cu­laire dans nos vies. Nos blondes exigent l’égalité. Tout se bous­cule, tout est remué. On crée des as­so­cia­tions, des co­opé­ra­tives, des gar­de­ries po­pu­laires et on in­vestit les syn­di­cats. On y brasse la cage, on y bous­cule l’appareil et bien des gens. On a raison de se ré­volter, c’est vrai et on le sait. Mais on ne sait pas trop com­ment le changer ce monde.

On crée 1000 pro­jets, 1000 re­vues, 1000 co­mités de lutte et d’action po­li­tique. On cherche sans trop sa­voir quoi cher­cher. On mime, on clone, on ré­pète de ce que d’autres ont fait avant nous, mais sans convic­tion. Et puis, à s’activer conti­nuel­le­ment sans pers­pec­tive de chan­ge­ment de fond, au fil des an­nées, on se fa­tigue, on se chi­cane, on se dis­loque. Ar­rive un cer­tain soir d’élection en no­vembre 1976. Dans un sens, on a rien à faire avec cela, on ne se re­con­naît pas dans cette pas­sion tran­quille. Dans un sens, on a tout à faire avec cela, car le Québec, c’est nous, aussi, qui l’avons changé.

Les an­nées passent. Les bébés (les nôtres) naissent. On tra­vaille, on pioche, on en­seigne, on bu­tine ici et là. On s’enferme dans le ron-ron de nos as­so­cia­tions et de nos syn­di­cats main­te­nant de­ve­nues « par­te­naires » de nos vis-à-vis. On es­père, on déses­père. Le re­tour des droites nous dé­prime : Reagan, Mul­roney, Bou­rassa bis, Lu­cien Bou­chard. Nos grandes am­bi­tions semblent to­ta­le­ment in­utiles. On se re­plie, mais on re­garde tou­jours. Du coin de l’œil, de nou­velles gé­né­ra­tions sur­gissent de nulle part. On ap­pelle cela Seattle, les in­diens du Chiapas, la fin de l’apartheid, la chute du mur de Berlin, l’intifada des Pa­les­ti­niens. Après tout, oui le monde peut changer. Un autre monde est possible.

Chez nous, le Québec passe à un cheveu de de­venir adulte lors du ré­fé­rendum de 1995. Les Qué­bé­coises en­va­hissent les rues. Suivent les al­ter­mon­dia­listes et les syn­di­ca­listes, entre Porto Alegre et l’UQÀM. En marge du Sommet des Amé­riques, lors d’un prin­temps fris­quet de 2001, on vi­sua­lise à Québec une nou­velle force, une nou­velle confiance. Main­te­nant on le sait, nous sommes des millions. Beaucoup de boo­mers non-repentis sont en­core là, mais un peu en arrière.

Un nouveau-vieux concept prend beau­coup de place, l’écologie. La roue de l’histoire continue, in­fa­ti­gable. La gé­né­ra­tion de la révolution-pas-si-tranquille s’épuise, s’enlise, se re­nou­velle sans rien changer. Le pou­voir, un peu par­tout dans le monde, tourne en rond et s’enlise dans la cor­rup­tion et la collusion.

On se re­trouve main­te­nant avec les en­fants de nos en­fants. Ils nous ont vu aller, ils savent ce qu’on a fait. Ils connaissent nos « aven­tures » par­fois ri­di­cules, par­fois ro­man­tiques. Ils savent mieux cal­culer. Ils se sont ap­pro­prié un mot qui nous était étranger : la stra­tégie. Ils sont cham­pions du dis­cours ar­ti­culé et de la com­mu­ni­ca­tion ré­seautée. Ils lisent Gorz, Bour­dieu, Chomsky, Naomi Klein. Ils parlent quatre langues. Ils sont chez eux à Ca­racas et Bar­ce­lone tout en ayant les pieds bien plantés dans notre vil­lage d’Astérix. Ils sont sou­cieux sans ce côté dra­ma­tique qui nous me­nait à tant d’impasses. Ils ne veulent pas se casser la tête contre le mur, comme nous. Ils font des re­cherches et mènent des en­quêtes, ils creusent les ga­le­ries en des­sous de l’édifice lé­zardée du pouvoir.

Pour au­tant, il y a des idées qui de­meurent im­por­tantes. Le pou­voir des do­mi­nants ne s’effondre pas juste comme cela. Il faut pousser fort, et aussi, ré­flé­chir, être ra­di­ca­le­ment mo­déré pourrait-on dire. En même temps, ne pas s’isoler, ne pas se pein­turer dans le coin, rester ar­ro­gants de­vant les puis­sants, mais humbles de­vant les gens. Sans ou­blier d’être im­pa­tiem­ment patients.

Chaque jour de­puis deux mois, c’est ceque nous en­ten­dons. Dans l’océan de carrés rouges, nous nous sen­tons presque in­utiles. Leçon obli­ga­toire de mo­destie, un peu de nos­talgie, mais sur­tout une grande fierté. Cette gé­né­ra­tion va beau­coup plus loin. Elle sait éviter les pro­vo­ca­tions bouf­fonnes qui fai­saient nos dé­lices, et tenir le cap sur l’essentiel. Elle in­vente de nou­velles pra­tiques de la dé­mo­cratie et du dis­cours ci­toyen, de nou­velles mé­thodes de com­mu­ni­ca­tion et de ré­seau­tage, de nou­velles tac­tiques de mo­bi­li­sa­tion et d’actions d’une ra­fraî­chis­sante créa­ti­vité. Elle sait sur­tout qu’il nous faut trouver notre propre chemin, que per­sonne ne l’a tracé pour nous.

Les boo­mers non-repentis, les ex gau­chistes qui, peuvent en­core mar­cher sans mar­chette, crier sans s’étouffer, s’exciter sans crever, se re­trouvent en­core une fois dans la rue où fran­che­ment, on ob­serve bien des têtes blanches. Par­fois, l’émotion est pal­pable, les yeux sont hu­mides. Mais le plus frap­pant, c’est la joie, la plé­ni­tude de par­tager avec ces di­zaines de mil­liers d’indignés le plaisir de tisser la grande toile de la solidarité.

Nous ne sa­vons pas si les étu­diants vont ga­gner. Mais quelque chose d’important est en train de prendre ra­cine sur le ter­reau des luttes de ce prin­temps 2012.

Et nous en sommes so­li­daires, malgré le frette et les barbares.

LES YANKEES

Ri­chard Des­jar­dins

La nuit dor­mait dans son ver­seau, les chèvres bu­vaient au Rio
Nous al­lions au ha­sard, et nous vi­vions en­core plus fort
Malgré le frette et les barbares
 
Nous sa­vions qu’un jour ils vien­draient, à grands coups d’axes
À coups de taxes nous tra­verser le corps de bord en bord
Nous les der­niers hu­mains de la terre
 
Le vieux Achille a dit : À soir c’est un peu trop tran­quille
Amis, laissez-moi faire le guet
Allez ! Dormez en paix !
 
Ce n’est pas le bruit du ton­nerre ni la ru­meur de la ri­vière
Mais le galop de mil­liers de che­vaux en course dans l’oeil du guet­teur
Et tout ce monde sous la toile qui dort dans la pro­fon­deur
Réveillez-vous ! Voilà les Yan­kees, voilà les Yan­kees
Easy come, Wi­si­goths, voilà les Gringos !
 
Ils dé­bar­quèrent dans la clai­rière et dis­po­sèrent leurs jouets de fer
L’un d’entre eux loadé de guns s’avance et pogne le mégaphone
 
Nous ve­nons de la part du Big Control, son laser vibre dans le pôle
Nous avons tout tout tout conquis jusqu’à la glace des ga­laxies
Le pré­sident m’a com­mandé de pa­ci­fier le monde en­tier
Nous ve­nons en amis
Main­te­nant assez de dis­cus­sion et signez-moi la red­di­tion
Car bien avant la nuit, nous re­ga­gnons la Vir­ginie !
Voilà les Yan­kees, voilà les Yan­kees
Easy come, Wi­si­goths, Voilà les Gringos !
 
Alors je compte jusqu’à trois et toutes vos filles pour nos sol­dats
Le grain, le chien et l’uranium, l’opium et le chant de l’ancien
Tout dé­sor­mais nous ap­par­tient
Et pour que tous aient bien com­pris, je comp­terai deux fois
Et pour les news de la NBC
Tell me my friend, qui est le chef ici ? Et qu’il se lève !
 
Et le so­leil se leva
 
Hey Gringo ! Es­cucha me, Gringo !
Nous avons tra­versé les conti­nents, des océans sans fin
Sur des ra­deaux tressés de rêves
Et nous voici de­vant vi­vants, fils de so­leil éblouis­sant
La vie dans le re­flet d’un glaive
 
Ame­rica, Ame­rica, ton dragon fou s’ennuie
Amène-le que je l’achève
Ca­li­gula, ses lé­gion­naires
Ton pré­sident, ses mil­lion­naires
Sont pendus au bout de nos lèvres
 
Gringo ! T’auras rien de nous
De ma mé­moire de titan, mé­moire de ‘tit en­fant
Ça fait long­temps que je t’attends
Gringo ! Va-t-en ! Va-t-en
Allez Gringo ! Que Dieu te blesse !
 
La nuit dor­mait dans son ver­seau, les chèvres bu­vaient au Rio
Nous al­lions au ha­sard et nous vi­vions en­core plus fort
Malgré le frette et les barbares

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