Il faut parfois donner un peu de temps au temps pour faire les choses bien.
Cette année, le Festival du premier roman de Chambéry va fêter ses 25 ans (du 31 mai au 3 juin 2012). Depuis l'origine, le Festival s'appuie sur un réseau de lecteurs (3000 personnes), qui toute l'année lisent les premiers romans publiés pour sélectionner, à chaque édition, les meilleurs d'entre eux (voir la sélection de 2012). Un réseau de lecteur varié auquel participent des collégiens, des lycéens, des personnes âgées, des publics en difficulté, des professionnels du livre et de simples amoureux de la littérature, qu'ils soient de Chambéry, mais également du reste de la France, voire même de l'Europe entière.
Le Festival a mis du temps à se mettre au numérique. Après une tentative de blog (2007), qui a fait long feu, il a ouvert un forum (depuis 2009) plutôt actif qui permet aux participants de discuter entre eux des livres qu'ils lisent.
Pour cette 25e édition, le Festival a décidé de se lancer dans le numérique, en ouvrant une plateforme de lecture sur le web, AlphaLIRE (pour l'instant en version bêta), initiée par une chargée de mission qui n'est autre qu'Abeline Majorel, l'initiatrice de Chroniques de la rentrée littéraire. Le site qui vient d'ouvrir est pour l'instant d'une grande sobriété. Il ne propose à la lecture que 12 livres (mais en promet 80 pour septembre... et est ouvert aux premiers romans purement numériques). Il propose un mode de lecture en streaming (c'est-à -dire qu'il faut être connecté au site pour le lire) : permettant d'accéder (gratuitement !) aux livres. On peut les lire sur son ordinateur, sur une tablette ou un téléphone mobile connecté (voire une liseuse, mais ce n'est pas idéal). Aucune possibilité de téléchargement des livres n'est prévue, comme c'est le cas, hélas, avec la plupart des plateformes de ce genre.

Image : la page d'accueil d'Alphalire.
Il n'empêche que, pour des premiers romans qui peinent le plus souvent à trouver des lecteurs, des critiques et qui sont d'ailleurs mal diffusés en papier et rarement disponibles en numérique (3 titres sur 12 sont disponibles à la vente au format numérique - dont un seul sans DRM et à moins de 10 euros), voilà qu'une nouvelle fenêtre s'ouvre à eux. D'un coup, le Festival du Premier roman propose de rendre accessible (pas forcément de la manière la plus pratique qui soit, certes) ce qui ne l'était pas. D'un coup, un pan de culture actuelle s'entrouvre, permettant de rendre accessible une production le plus souvent confidentielle.
Alors bien sûr, les fonctionnalités du site sont encore pauvres, réduites à l'essentiel, sans fioritures (pour ma part, je trouve même cela plutôt bien). Qu'importe. D'abord, le site va évoluer petit à petit. Ensuite, parce que le plus important n'est pas là . Il est assurément dans l'accès. Une fenêtre s'ouvre sur des oeuvres souvent mal considérées, les rendant accessibles à tous, d'un clic.
D'ici mars 2013, en évoluant petit à petit, le site proposera un abonnement (dans un cadre associatif, on dirait plutôt une adhésion) pour accéder à cette plateforme, aux alentours d'une vingtaine d'euros par an pour accéder à tous les premiers romans de l'année (enfin, tous ceux qui seront accessibles en numérique et pour lesquels les éditeurs auront accordé leur confiance). C'est une belle initiative. Espérons qu'elle va permettre à ces premiers romans de trouver un nouveau public, un public un peu plus large qu'il n'est actuellement (en moyenne, un premier roman se vend en France à 230 exemplaires !).

Image : capture d'écran de l'interface de lecture d'Alphalire.
Parions qu'Alphalire, s'il parvient à rassembler chaque année l'ensemble des premiers romans publié, aura remporté un beau pari : celui d'offrir un espace d'accès à la littérature d'aujourd'hui. Rares sont ceux qui y prétendent. Souhaitons que cette initiative se prolonge. Que les éditeurs y participent activement. Qu'ils participent à cette ouverture en rendant disponibles dans les librairies numériques leurs premiers romans - à des prix réduits et sans DRM - pour que les gens qui les auront découverts via ce site puissent les obtenir facilement (et les lire dans d'autres conditions, plus agréables, plus fluides et plus simples). Faites votre nid de cette belle niche. Et parions qu'elle va permettre de lire plus et de vendre mieux les jeunes auteurs d'aujourd'hui, notamment parce qu'on pourra enfin mieux les découvrir.
Bravo au Festival du premier roman pour cette remarquable initiative !
PS. On souffle dans mon oreillette que le Festival réfléchit à mettre en place, pour une sélection de jeunes auteurs, une résidence d'auteur numérique... "Le Festival du premier roman de Chambéry lancera en septembre un appel à projets pour la première résidence numérique d’auteur." L'idée n'est pas d'héberger un auteur durant une durée déterminée mais de l'accompagner par des moyens techniques et financiers pour l'aider à réaliser un projet d'écriture numérique innovant.
Ce qui est toujours intéressant dans les rencontres ne se passe pas tant pendant, mais bien souvent après, dans les interstices, dans les moments moins formels où les gens parlent avec moins de contraintes que ne le suppose la représentation publique. La discussion informelle avec Frédéric Kaplan et Etienne Mineur que nous avons eu après la conférence sur le livre machinique qui se tenait à la BPI en février 2012 (voir la vidéo de l'évènement) me semble révéler certains changements en cours qui me semblent effectivement essentiels.

Image : photogramme de la rencontre Le Livre machinique qui avait lieu en février 2012 à la BPI. De droite à gauche : Alain Giffard, Hubert Guillaud, Frédéric Kaplan et Etienne Mineur en train de présenter quelques-uns des prototypes des éditions Volumique au public (voir Le livre papier comme nouvelle plateforme de jeu").
Après avoir évoqué ses prototypes, Etienne Mineur nous expliquait la difficulté à trouver des auteurs pour utiliser les fonctionnalités qu'ils imaginent chez volumiques. Où sont les auteurs qui vont imaginer des livres (papier comme numérique) qui vont utiliser les fonctions de géolocalisation qu'on peut désormais introduire dans un livre ? Comment imaginer des livres qui se transforment pour chaque lecteur ou pour chaque lecture, qui puissent prendre en compte des fonctions sociales, géographiques, sonores, des contraintes extérieures et s'en jouer ?
Etienne Mineur tentait de dresser une liste (certainement incomplète) de fonctionnalités avec lesquels les éditions Volumique aimeraient jouer (que ce soit pour des livres papier comme numériques, puisque ces fonctions peuvent désormais être intégrées à l'un comme à l'autre). Comme je le soulignais lors de la conférence, ce qui est très stimulant dans le travail de Volumique, c'est qu'ils montrent que toutes ces fonctions interactives ne discriminent pas les écrans puisqu'elles peuvent toutes être intégrées au papier. Les fonctions interactives ne sont pas réservées aux écrans, comme une "dégradation" ou une "augmentation" des fonctions de lectures, mais peuvent tout à fait demain agir pareillement sur les livres papier.
Nous pouvons donc imaginer un texte se nourrissant de la météo, du lieu, de l'heure, des contacts mails, des mails, mais aussi des lieux à proximité comme les restaurants et les bars... Toute une contextualisation liée à l'historique de l'utilisateur et au temps réel dans lequel il évolue est désormais accessible. Ainsi, un livre, plutôt que d'évoquer une chanson choisie par l'auteur, peut tout à fait évoquer la dernière chanson écoutée par l'utilisateur.
- Fonctionnalités typographiques : On peut changer la taille des caractères (mais aussi sont interlettrage, interlignage, sa couleur, sa graisse …) suivant le moment d'utilisation. En secouant son téléphone ou son iPad les caractères deviennent plus gros. Ils tombent , seuls les verbes restent sur l'écran. On change le texte en le secouant... Suivant la position dans l’espace (gyroscope + boussole) de son iPad le texte devient plus ou moins lisible. Afin de lire le texte, il faut orienter la tablette dans le bon sens (suivant un angle prédéfini…)... On peut donc jouer des modes de lectures à la façon de la carte du maraudeur d'Harry Potter, et imaginer des effets sonores ou typographiques associés au contexte d'utilisation...
- Fonctionnalités temporelles : Suivant l'heure, le fond de l'écran se noircit et la typo devient blanche... Dans un temps limité on peut lire un texte, après cela il s'efface définitivement (jouer sur le temps est, selon Etienne Mineur, un principe qui va nous rapprocher des mécanismes très riches du cinéma). Si le lecteur revient en arrière dans le texte, le texte change (un peu comme un souvenir qui se modifie progressivement avec le temps). Nous pourrions faire un livre infini qui boucle sur lui-même (il change progressivement au cours de sa relecture, de nouveaux événements se produisent, des personnages disparaissent...), comme de regarder un film via une autre caméra ou un montage différent... Autant d'éléments capables d'introduire un autre rapport à la linéarité même du livre, un peu comme l'imaginait Borges dans certaines de ses nouvelles.
- Fonctionnalités sonores : Le livre peut vous parler, un dialogue peut s'instaurer entre un personnage en mode texte et un autre en mode "son" (le lecteur se retrouve en mode spectateur), vous pouvez entendre le livre penser (suivant ce que vous êtres en train de lire, suivant votre rapidité de lecture, suivant l'heure de lecture…). On peut introduire bien sûr des sons d'ambiance, et aller bien plus loin que le son de la page qui se tourne, en imaginant un véritable design sonore du livre. On pourrait même imaginer souffler ou parler dans le micro de l'iPad pour faire accélérer l'histoire où se déclencher quelque chose...
- Fonctionnalités de positionnement : elles consistent notamment à utiliser les capacités d'orientation gyroscopique des outils. On pourrait imaginer des livres qui ne se lisent que s'ils sont orientés au Nord, que le livre demande à être retourné pour continuer et qu'il se bloque si vous ne le faites pas... Ou que le texte change si on le retourne...
...
La liste des possibilités est désormais infinie. Une nouvelle palette, une nouvelle gamme de fonctions s'ouvrent désormais aux auteurs.
Et que se passe-t-il ? Personne ne s'en sert vraiment, personne ne s'en empare. Pire, expliquait Etienne Mineur, tout cela a plutôt tendance à effrayer les auteurs, comme s'ils se sentaient dépossédés de leur capacité à créer par les fonctionnalités techniques désormais possibles.
Force est de constater que les écrivains numériques ne se sont pas vraiment emparés de tout cela. Quelques artistes l'on fait, mais les écrivains numériques, bien souvent, en sont resté au mieux à l'hypertexte, au pire à introduire des contraintes formelles liées aux outils qu'ils utilisent (écriture sous Twitter, via Facebook, échanges blogosphériques...). Au final bien souvent, la production s'avère encore très linéaire, comme si l'écrivain n'arrivait pas à dépasser les contraintes de la linéarité de son écriture et de sa pensée.
L'auteur en majesté, isolé, investit de sa création littéraire, à du mal à jouer de l'incroyable éventail des fonctionnalités qui s'offrent à lui pour réinventer et se jouer de son écriture et également la manière dont ses propos peuvent être lus et joués.
L'une des raisons esquissées à cet échec par Etienne Mineur et Frédéric Kaplan semble tenir pour beaucoup à la position de l'auteur, à son isolement. Utiliser ces outils pour créer, imaginer comment transformer les contraintes en créativité fonctionne mieux avec des collectifs qu'avec des auteurs isolés. Ceux qui ont l'habitude de travailler à plusieurs, sous contraintes, sont souvent plus outillés pour répondre à ces nouveaux défis.
Pas étonnant donc si les créations les plus évoluées du secteur du livre applicatif proviennent de studios qui travaillent habituellement pour le cinéma, le jeu, ou le multimédia. Scénariser l'interaction, jouer des contraintes convient bien souvent beaucoup plus à des auteurs qui ont touché à l'écriture scénaristique, aux processus du jeu vidéo, de l'édition multimédia ou cinématographique. La conception de livres applicatifs implique d'ailleurs bien souvent toute une équipe : designers, programmeurs, développeurs... avec lesquels l'auteur doit collaborer.
L'autre problème que pointait avec justesse Frédéric Kaplan et qui me semble particulièrement intéressant tourne autour des limites juridiques... En effet, si les éditeurs se concentrent le plus souvent sur les contenus homothétiques à l'édition papier, c'est bien souvent parce que les droits en sont plus facilement négociables. Les éditeurs défendent le fait qu'un livre numérique est une prolongation assez naturelle du livre papier et en réclament les droits afférents.
Si le livre homothétique domine la production numérique, c'est aussi bien souvent parce que les éditeurs disposent rarement d'autres droits sur les contenus. Il est souvent difficile pour eux d'adapter les contenus sous d'autres formes, car cela nécessite de les renégocier. Dans le domaine de l'illustration par exemple, les éditeurs doivent discuter avec les illustrateurs pour imaginer des formes d'animation, même légères de leurs oeuvres. Or, ceux-ci sont loin d'accepter facilement l'adaptation que cela nécessite.
Un illustrateur qui a imaginé une illustration pour une page d'album a souvent du mal à accepter l'animation qui peut en être faite, même si elle est très légère. Agiter les branches d'un arbre ou faire se déplacer un personnage sur la surface de l'écran d'une illustration conçue à l'origine pour l'immobilité trahie (plus qu'elle n'augmente) bien souvent le geste que l'illustrateur a inscrit dans son oeuvre initiale.
Plutôt que d'exploiter leur fonds, de discuter avec des auteurs, les éditeurs cherchent à contourner la difficulté en créant directement de nouvelles animations, pour la simple et bonne raison qu'ils usent alors d'un contrat pour créer une oeuvre collective plutôt que de créer une oeuvre personnelle. Dans le cas de l'oeuvre collective, en effet, l'éditeur garde les droits de l'oeuvre par-devers lui, lui permettant de les adapter ensuite sous toutes les formes de son choix. L'exploitation des oeuvres collectives au format numérique est bien plus facile pour les éditeurs que l'exploitation des oeuvres personnelles, qui nécessitent beaucoup de négociations pour dépasser le cadre de la production homothétique. Cela ne veut pas dire que certains éditeurs n'y travaillent pas, mais que c'est plus compliqué à négocier.
Quand on regarde par exemple les portails lancés récemment par Bayard Jeunesse, on constate ainsi que Bayard a donné accès tout d'abord aux séries télé issues de ses productions, aux productions multimédias déjà faites par la maison, mais que son offre de livre est pour l'instant très réduite, car son passage au numérique demande non seulement des adaptations spécifiques pour ne pas être purement homothétiques, mais surtout des négociations de droits qui ne sont pas nécessairement si simples.
Ce qui est intéressant de constater ici, c'est que la production la plus simple (l'écrit, l'image fixe) est finalement plus difficile à gérer que les productions plus élaborées (films, série, multimédia) du fait des différences juridiques. Le droit protège les auteurs des éditeurs qui cherchent à jouer avec leurs oeuvres. Tant mieux.
Mais c'est aussi finalement à leur détriment. Beaucoup d'auteurs ne sont pas très ouverts à une intervention sur leur oeuvre, dans le corps même de leurs oeuvres. Les éditeurs sont également parfois frileux à l'idée de devoir renégocier des droits, discuter avec leurs auteurs dans des processus parfois complexes et qui peuvent s'arrêter à tout moment. Les éditeurs ont tendance à préférer travailler depuis des formes où les auteurs sont dépossédés de leurs droits. Ils ont plus de libertés et moins de contraintes (ou d'humeur à gérer).
Ce que ce débat montre, c'est que pour passer au format numérique, l'oeuvre, par essence doit s'augmenter, doit s'ouvrir à d'autres interventions pour être augmentée d'autres fonctionnalités auxquelles l'auteur n'a pas nécessairement pensé. Le numérique bouleverse le travail solitaire de l'auteur parce qu'il faut désormais démultiplier les coopérations pour faire oeuvre. D'où la prédominance dans les nouvelles formes, et dans l'originalité, de productions plus collectives. Les manuels par exemple qui sont des oeuvres collectives, permettant à l'éditeur d'imaginer d'autres apports, permettent des créations plus originales en numérique que les oeuvres personnelles dont on se contente plus souvent du simple décalque, de la simple homothétie.
Nous pouvons en tirer deux enseignements. A nouveau, le droit d'auteur est en question. Pour une fois, ici, il surprotège les auteurs des éditeurs, mais c'est peut-être encore une fois, à leur détriment finalement. L'adaptabilité de l'oeuvre est souvent le parent pauvre de la réflexion juridique (et de celle des auteurs). On voit là comment les éditeurs tentent de contourner la difficulté en usant d'autres formes légales pour gagner en souplesse. Plutôt que d'accepter ce contournement qui finira en débordement, il me semblerait plus efficace d'essayer de réfléchir pour savoir si la règle première est finalement bonne pour l'écosystème ou s'il faut l'infléchir. Les auteurs peuvent tergiverser dans tous les sens, c'est à eux de proposer de refondre le droit qui les concerne, dans un sens qui favorise leurs intérêts certes, mais également le partage et la réutilisation.
La seconde, me semble-t-il, c'est que ces exemples nous montrent que les auteurs, pour autant qu'ils souhaitent conquérir le numérique, doivent transformer leur relation à leur oeuvre elle-même, à la linéarité de leur oeuvre et plus encore à leur isolement. L'oeuvre collective est assurément l'avenir du livre numérique. C'est en cela que nombre d'experts répètent que la figure de l'auteur est en voit de disparition. Pour jouer des nouvelles contraintes qui leur font face, les auteurs vont devoir profondément réinventer leurs métiers, leurs savoir-faire. Et ils ne le feront pas seuls.
Les chercheurs savent depuis longtemps que certaines régions cérébrales - comme l'aire de Broca et l'aire de Wernicke - sont impliquées dans la façon dont le cerveau interprète les mots écrits. Mais notre compréhension du langage n'est pas limitée aux aires du traitement du langage... La lecture de certains mots peut déclencher des réactions d'autres zones cérébrales.
C'est le cas notamment des mots relatifs aux odeurs. Ainsi, des mots comme "lavande", cannelle" ou "savon" par exemple, déclenchent des réponses non seulement dans les zones de traitement du langage, mais également dans celles consacrées à l"odorat. Dans une étude (.pdf) publiée en 2006 dans la revue Neuroimage, rapporte la journaliste Annie Murphy Paul pour le New York Times, des chercheurs espagnols ont montré que la lecture de mots porteurs d'odeurs activait les zones du cerveau responsable de notre cortex olfactif. Les chercheurs de l'université Emory dans une étude publiée par la revue Brain & Language ont montré quant à eux que les métaphores qui impliquaient des notions de textures réveillaient également notre cortex sensoriel. "Le chanteur avait une voix de velours" active une zone sensorielle dans notre cerveau, alors que son équivalent "le chanteur avait une voix agréable", ne l'active pas...
Image : En vert, les régions du cerveau activées quand on entend des mots évoquant des textures. En rouge et jaune, les régions du cerveau activées quand on touche ou l'on voit ces mêmes textures. Via Emory News Center.
Mais il n'y a pas que les mots corrélés à des odeurs ou des textures qui ont une action particulière sur notre cortex lors de leur lecture, c'est également le cas de ceux qui évoquent le mouvement. Dans une étude menée par Véronique Boulenger du Laboratoire dynamique du langage, les chercheurs ont montré que lire des phrases évoquant une action, un mouvement physique, allume l'activité de notre cortex moteur, qui coordonne les mouvements du corps. Faut-il croire que le cerveau ne fait pas grande différence entre la lecture d'une expérience et le fait de la vivre, puisque les mêmes régions neurologiques sont stimulées ? Quelle est l'action de cette surstimulation cérébrale sur notre compréhension ? Comment agit l'emploi de mots qui activent nos sens sur notre compréhension et notre mémorisation littéraire ?
Keith Oatley, professeur émérite de psychologie cognitive à l'université de Toronto et romancier, a avancé que la lecture produit une simulation vivante de la réalité. "La lecture fonctionne sur les esprits des lecteurs comme des simulations informatiques qui s'exécutent sur des ordinateurs", estime le professeur Oatley. Selon lui, la fiction, avec ses détails, ses métaphores, ses descriptions, offre une réplique particulièrement riche de la réalité. Le roman, va bien au-delà de la simulation de la réalité puisqu'il apporte aux lecteurs une expérience inaccessible hors de la page : la possibilité d'entrer pleinement dans les pensées et les sentiments des autres.
La littérature, les mots écrits, sont un moyen inégalé pour l'exploration de la vie sociale et émotionnelle de l'homme, rappelle Annie Murphy Paul. Ces recherches montrent combien le cerveau réagit à certains stimulus littéraires plus qu'à d'autres : les représentations et métaphores liées à des odeurs, des textures, des mouvements ont un impact plus fort sur notre fonctionnement cérébral que d'autres. Cela ne signifie pas que les réflexions de pur raisonnement n'ont pas d'impact (au contraire, on sait déjà que la littérature complexe développe nos capacités d'abstractions), mais les sens, mis en action par les mots, ont visiblement un impact plus immédiat sur notre compréhension, en activant les réflexes d'autres zones cognitives.
Nous savions déjà que nous ne lisions pas qu'avec nos yeux et notre cerveau, mais que notre corps tout entier était engagé dans la compréhension de ce qu'on lit. De là à ce que les outils de création littéraire s'emparent des sciences cognitives, il y a un pas qu'avait déjà largement exploré notre collègue Rémi Sussan dans une passionnante série sur les humanités à l'heure des sciences cognitives (ou qu'explorait récemment Jonah Lehrer en interviewant Charles Fernyhough dans Qu'est-ce qu'un romancier peut apprendre des neurosciences ?).
Raymond Mar, psychologue à l'université York au Canada, a effectué une analyse de 86 études d'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle dans la Revue annuelle de psychologie en concluant qu'il y avait un chevauchement important entre les réseaux cérébraux utilisés pour comprendre les histoires et les réseaux cognitifs utilisés pour interagir avec les autres, en particulier en ce qui concerne nos interactions par lesquelles nous essayons de comprendre les pensées et les sentiments des autres : ce qu'on appelle la théorie de l'esprit, c'est-à -dire la capacité de notre cerveau à comprendre les intentions d'autrui et ses propres intentions. Les récits offrent une opportunité unique pour comprendre les autres et le monde.
Selon des études publiées par Raymond Mar et Keith Oatley (voir Exposition à la fiction et capacités sociales (.pdf) et La lecture de fiction et l'empathie (.pdf)), les individus qui lisent souvent de la fiction semblent être plus en mesure de comprendre les autres, de sympathiser avec eux et de comprendre le monde à partir d'autres points de vue - signalons d'ailleurs que ces deux auteurs coaniment un très bon blog sur la psychologie de la fiction : OnFiction. Une étude réalisée en 2010 par le professeur Mar a trouvé des résultats similaires avec des enfants d'âge préscolaire (.pdf) : plus on leur avait lu des histoires, plus leur théorie de l'esprit était vive - l'effet a également été observé avec des enfants qui allaient au cinéma avec leurs parents, mais pas pour les enfants regardants seuls la télévision : comme quoi, la compréhension d'autrui dépend certainement plus des conversations que la culture induit que des produits culturels en tant que tels. L'effet lecture est plus prégnant parce que la réflexion est bien souvent induite dans la lecture elle-même, ce qui n'est pas forcément le cas d'autres médias.
Pour Keith Oatley, la fiction "est une stimulation particulièrement utile, car la négociation de l'univers social est effectivement extrêmement délicate, nous obligeant à peser une myriade de cas d'interaction de cause à effets. Tout comme les simulations informatiques peuvent nous aider à nous familiariser avec les problèmes complexes tels que le vol d'un avion ou les prévisions météorologiques, la lecture de romans, d'histoires, de drames, peut nous aider à comprendre la complexité de la vie sociale". La science du cerveau montre combien l'affirmation que la lecture nous améliore est aussi vraie que nous l'avions imaginé.
On aura déjà compris que les mots permettent donc de faire une littérature plus sensuelle, qui parle à l'ensemble de notre cortex, à nos sens, et pas seulement à notre intelligence... Mais peut-on également augmenter les livres de sensations, et quel est leur impact sur notre cognition ? C'est le pari de BookTrack (vidéo), lancé par Peter Thiel, cofondateur et ancien PDG de PayPal et Paul Cameron. BookTrack propose d'ajouter aux livres des effets sonores, des bruits ambiants assez discrets, qui augmentent la lecture d'une bande-son. Quelqu'un frappe à la porte et on entend toc-toc. Si on jette une tranche de bacon dans une poêle, on entend le bruit du grésillement du jambon... Si le personnage se promène dans la nature, on entend le bruissement du vent et les pépiements des oiseaux, explique Andrew Motion pour The Guardian. Tant et si bien qu'Alice Hines pour le Huffinghton Post déclarait, enthousiaste, que "les livres sans bandes sonores pourraient bien un jour nous paraître aussi ringard que les films muets le sont devenus à l'heure du cinéma parlant".
Bien évidemment, la fonctionnalité est surtout l'objet de controverses - sans que cela l'ait empêché de se classer dans les applications les plus téléchargées du moment. Est-ce que l'ajout d'éléments sonores diminue ou augmente notre lecture, notre capacité d'imagination ? Les gens de BookTrack ont demandé à Leil Leibovitz, professeur de de communication à l'université de New York, d'enquêter sur les avantages cognitifs de l'application. Selon ce professeur, les lecteurs qui ont utilisé ce type de livres l'ont trouvé plus facile à suivre, mais également plus facile à mémoriser.
Nous avons là , sous un angle plutôt scientifique, un exemple du sempiternel questionnement de ce qui augmente ou diminue la lecture. On sait que trop de vidéo la perturbe, voir la nie. Beaucoup d'applications de lectures ont tendance à n'être rien d'autre que des films augmentés de mots. Mais l'ajout de quelques sons, d'images, voire d'images animées peut pourtant raviver la lecture. Toute la question est de trouver la bonne mesure, le bon équilibre (sachant qu'il est certainement différent selon les niveaux de lectures et de lecteurs). C'est peut-être tout l'art de la littérature et de l'édition de demain. Trouver le juste équilibre qui renforce la compréhension et la mémorisation... via des objets qui s'adapteront aux capacités cognitives des lecteurs. Beau défi.
On le sait, le marché français du livre électronique peine à décoller. En 2011, la vente de livres numériques n'a représenté que 0,5 % des ventes totales de livres en France (soit un total de 12,5 millions d'euros). Hormis en Corée du Sud, Etats-Unis et Grande-Bretagne, le taux de pénétration dans la plupart des pays demeure faible : en dessous de 1 %.
La raison principale avancée est toujours le prix bien sûr ! C'est autour de celui-ci que bien des utilisateurs s'exaspèrent... Mais est-il la vraie raison ?
Il faut d'abord compter sur l'état du marché des supports. En France, nous sommes passés de 435 000 tablettes vendues en 2010 à 1 million en 2011 rapporte Actualitté (en fait plutôt 1,4 million en 2011, si l'on en croit toujours Gfk) et 92 000 liseuses vendues en 2011 (source Gfk). Autant dire que le marché des supports est encore étroit.
Si la France se distingue par le prix le plus élevé d'une nouveauté au format numérique (15 euros en moyenne, contre 9,3 euros aux Etats-Unis), le prix moyen n'explique pas le bon résultat de la Grande-Bretagne (13 euros pour un taux de pénétration de 7 %) ni le mauvais résultat de l'Allemagne (10,9 euros pour un taux de pénétration de 0,9 %). En regardant plus précisément l'étude ATKearney dont sont tirés ces chiffres, on voit bien que ce qui explique l'essor du marché américain est en grande partie lié à l'effondrement des ventes papiers et à l'essor de l'autopublication électronique. Aux Etats-Unis, le livre électronique n'est pas seulement boosté par le marketing (qui fait que l'écart moyen du prix entre un livre papier et un livre numérique se situe plutôt autour de 50 % contre seulement 20 % en France - où bien souvent le livre numérique est plus cher que le livre de poche, mais selon Bowker, mêmes les livres gratuits en France bénéficient d'une faible pénétration), mais plus encore par un effet de substitution lié certainement à l'état déplorable de la librairie américaine. En fait, c'est à se demander s'il n'y a pas d'autres effets explicatifs que le prix pour expliquer le faible essor de l'électronique chez nous ? La structuration du marché du livre papier ? L'offre en livre électronique (encore peu étendue) ? Le désintérêt pour le livre ?...
Aux Etats-Unis, le marché du livre électronique semble en train d'atteindre un plateau. C'est ce que se demande Dead Tree Edition en citant une étude de Bowker. "Nous passons d'une croissance exponentielle à une croissance incrémentale", a déclaré Kelly Gallagher, vice-président de Bowker, à la conférence Publishing Business évoquant une saturation du marché américain et un ralentissement des ventes.
Les nouveaux arrivants sur le marché du livre électronique n'achètent pas autant de livres que les primo-adoptants. Normal, ce sont dans un premier temps les plus gros lecteurs qui ont eu tendance à passer à l'électronique. A mesure que les supports se répandent, ils touchent des lecteurs moins assidus, plus intéressés par les jeux que par les livres, moins boulimiques de livres. Pire, estime Gallagher, les plus gros acheteurs de livres électroniques (60 % du volume des ventes de livres électroniques aux Etats-Unis sont le fait de gens qui achètent au moins quatre titres par mois et ils contribuent à 48 % du chiffre d'affaires de l'édition électronique américaine) retournent au papier : ils achètent également plus de livres papier qu'auparavant.
En fait, c'est plutôt une bonne nouvelle. La lecture a toujours amené à plus de lecture. Les livres empruntés dans les bibliothèques n'ont jamais été des ventes perdues. Si le marché du livre a tout à gagner à augmenter le volume de lecteurs en lâchant du lest sur les prix, le problème de convaincre les faibles lecteurs voir les non-lecteurs à la lecture (qu'elle soit numérique ou pas) demeure entier.
Sur le front du livre applicatif, il n'est pas sûr que l'horizon soit moins morose, estime Timo Boezeman pour FutureBook.net. Alors qu'il y a un an tous les éditeurs souhaitaient faire du livre applicatif, le marché s'est vite saturé et les succès n'ont pas tous été là , tant s'en faut, et ce alors que les applications étaient coûteuses à produire et guère reproductibles. La désillusion des éditeurs américains est forte. En fait, estime Sam Missingham nombre d'applications étaient défectueuses, mais surtout, les magasins d'applications peinent à mettre en avant correctement les produits par rapport au volume d'applications nouvelles produites quotidiennement. Sans autres revendeurs qu'Apple, difficile de donner à voir la traîne de plus en plus longue des produits qui s'entassent dans l'Apple Store. Faire une application ne suffit pas, il faut encore la vendre et la promouvoir. "Mettre toutes les ressources dans le processus créatif" ne suffit pas estime Sam Missingham. Il faut encore trouver les moyens de les commercialiser. Et ce n'est pas en les libérant dans l'App Store que cela suffira.
Ce qui est intéressant avec toutes ces informations, c'est de comprendre que le marché n'est jamais celui qu'il paraît, comme le démontre très bien Joe Wikert d'O'Reilly Media. Joe Wikert explique dans un récent billet que le magasin de vente directe d'O'Reilly (spécialisé dans les ventes de livres informatiques, qui est un secteur particulier) est une source d'information précieuse sur les comportements des acheteurs - et que tout éditeur devrait disposer de son propre magasin pour avoir accès à ces données.
Quand un client achète un livre électronique sur le magasin d'O'Reilly, il dispose du livre dans tous les formats et peu revenir le charger autant de fois qu'il le souhaite (ce qui n'est pas le cas chez Amazon ou Apple notamment). Si les formats epub et mobi gagnent du terrain, la boutique en ligne d'O'Reilly continue à vendre principalement du PDF qui constitue 50 % des ventes !
Lors d'une récente enquête, ils ont constaté que les acheteurs qui passent par cette boutique déclarent que leur ordinateur portable ou de bureau était leur support principal de lecture (46 %, contre 25 % pour l'iPad). Bien sûr, cela s'explique principalement du fait que les livres d'O'Reilly sont pour l'essentiel des manuels d'informatiques et que les informaticiens en ont besoin sur leurs écrans de travail. Pour autant, rappelle Wickert : "La plupart des éditeurs comptent presque exclusivement sur les données et tendances recueillies par Amazon pour comprendre ce que leurs clients veulent. C'est une énorme erreur. Même si votre public peut-être considérablement différent de celui d'O'Reilly, comment voulez-vous savoir ce qu'ils veulent et ce dont ils ont besoin si vous ne vous appuyez que sur un intermédiaire pour le savoir ? Verriez-vous toutes les tendances cachées derrière un lecteur ou une application particulière ? Si vous ne prenez pas le temps de construire un canal de vente directe, vous pourrez ne jamais connaître les réponses. Car sans un canal direct, vous ne pourriez même pas connaître les questions qui doivent être posées."
Effectivement, le marché n'est jamais aussi simple qu'on l'imagine.
Peter Collingridge est le fondateur d'Enhanced-Editions une entreprise britannique spécialisée dans la conception de livres applicatifs, plusieurs fois distinguée pour la qualité de ses productions. Début février, Peter Collingridge intervenait à la conférence If:Book Then à Milan pour évoquer son approche du marketing du livre à l'heure des big data (pour ceux qui entendent l'anglais, je vous invite à la vidéo, non pas de son intervention visiblement, mais de sa répétition face caméra).
Désormais n'importe qui peut créer et distribuer son livre à une audience mondiale en quelques secondes. Ce qui paraît simple ne l'est pourtant pas tant que cela. Pourquoi ? Parce que le "marketing du livre est cassé", il n'a pas évolué d'une manière aussi rapide que le reste de l'industrie du livre et nombre de campagnes promotionnelles sont identiques à celles qu'on pratiquait il y a 10 ans, utilisant toujours les mêmes techniques : bannière en ligne, poster, publicité sur lieu de vente et services de presse. Les éditeurs n'ont d'ailleurs pas vraiment d'outils de mesure de l'efficacité de leurs campagnes marketing. Pour Peter Collingridge, la solution au problème réside certainement dans les "big data", c'est-à -dire l'analyse méthodique des données, plutôt que sur l'intuition. Comme le dit Jeff Bezos, le PDG d'Amazon : "Quand il est question de décisions vraiment importantes, les données l'emportent toujours sur l'intuition".
Mais ce n'est pas si facile, estime l'éditeur. Bien souvent, les données disponibles aux éditeurs sont inadaptées. Les données remontant des diffuseurs (ou les données hebdomadaires de ventes Nielsen) ne tiennent pas compte des livres électroniques. Elles ne remontent pas toujours un détail suffisant de ventes (jour, heure, lieu...) et ne permettent pas toujours de bien apprécier l'impact d'un évènement extérieur sur les ventes. Bien souvent, les classements d'Amazon, leur évolution en temps réel, sont devenus l'indicateur de la performance des livres.
Les éditeurs ont du mal à "quantifier" le Nouveau Monde, d'où la nécessité d'avoir recours à une compréhension fondée sur les données des comportements d'utilisateurs. C'est pourquoi Enhanced-Edition a décidé d'arrêter de faire des livres applicatifs et de construire un service de renseignement sur les évolutions du marché du livre : Bookseer (pour l'instant en bêta privée).
Le principe de Bookseer est assez simple : capturer en temps réel des données tirées du web et les combiner avec des informations promotionnelles en provenance de l'éditeur afin de construire une image des variations de performances de centaines de titres. Bookseer capture l'évolution des prix, des classements de ventes et ce qui est dit sur un titre ou un auteur dans les médias et le web social et les compare avec des titres concurrents thématiquement proches (permettant de suivre l'évolution d'autres titres que les siens visiblement), qu'il présente sous forme d'un tableau de bord. Tout l'intérêt, insiste Collingridge, est de présenter les données en temps réel, permettant de mesurer instantanément l'impact d'un article sur le net ou d'un média traditionnel, d'un changement de prix, d'une critique...
Et Collingridge donne quelques exemples. Comme celui d'une campagne marketing britannique autour d'un auteur bien connu disposant de 7 titres. La campagne d'un montant de 100 à 120 000 euros promouvait 3 titres, à la fois via des affiches et via un dispositif sur des médias sociaux.
Le premier graphique montre donc le niveau des ventes des livres sur Amazon pour le Kindle (rouge), le format papier (bleu) et les colonnes (en bas en bleu) montrent le niveau des ventes Nielsen. Les cercles jaunes montrent les campagnes d'affichages. On constate que les campagnes d'affichage ont un assez faible impact sur les ventes de livre papier chez Amazon. Presque aucun sur la vente de livre au format électronique. Et les ventes de livres Nielsen montrent également que l'impact réel sur les ventes a été très faible.
Le second graphique représente l'impact sur les médias sociaux. La ligne bleue montre l'évolution du nombre de fans de l'auteur sur Facebook (les dates de la campagne d'affichage toujours en rond jaune), et semble ne pas être affectée du tout par la campagne promotionnelle. Les mentions sur Facebook apparaissent en violet et celles sur Twitter en orange. Les campagnes d'affichages ont eu un petit effet sur Twitter... le #hastag qui accompagnait l'affichage a généré... 37 tweets. Ce qui est effectivement un bien petit effet ! Collingridge laissera chacun se faire sa propre idée de l'efficacité de cette campagne (j'en entends qui toussent derrière leur écran !).
Il montre alors une seconde étude de cas, une campagne d'un montant de 60 000 euros pour un livre de chick-lit (un roman pour femme) et l'essentiel de la dépense marketing était numérique (avec des publicités sur YouTube et sur un site communautaire à fort trafic pointant toutes vers la page produit Amazon). L'éditeur a également organisé un tchat avec l'auteur et lancé deux campagnes marketing par e-mail à plus de 350 000 abonnés.
Quand on regarde l'impact sur les ventes, on constate que la publicité (1) a fait grimper l'audience du titre, que le tchat (2) n'a pas vraiment eu d'incidence, que la campagne (4) par e-mail non plus par contre que le passage de l'auteur au BBC breakfast et son interview à l'Evening Standard ont eu un impact concret sur les ventes du livre papier.
"Avec ces données en main, dépenserai-je mon argent de la même manière ? En quoi ma campagne changerait ?" questionne Collingridge, fort de sa démonstration marketing. Avec Bookseer, Collingridge propose un outil pour mesurer concrètement l'effet des démarches marketing sur les ventes. Le but est de permettre aux éditeurs de pouvoir être plus réactifs. Ils peuvent regarder ce qui a fonctionné sur le titre d'un concurrent, mesurer l'impact d'un changement de prix ou d'une campagne en ligne ou physique. Mais "plus excitant, à moyen et à long terme, on peut construire un corpus d'un incroyable grand nombre de données qui peuvent ensuite être exploitées de façon algorithmique pour exécuter des scénarios prédictifs pour les livres que vous allez publier, en utilisant les données de ceux qui ont déjà été publiés."
"Nous croyons que ces données peuvent éclairer les stratégies de publication à venir : quels sont le prix optimal, le format, le meilleur moment pour publier un titre ? Qui sont les 5 meilleurs journalistes qui font le plus augmenter les ventes ? Qui sont les personnes les plus influentes des médias sociaux ? Quel sera le niveau des ventes d'un titre et quel niveau d'avance peut-on prévoir ?..."
Autant de questions auxquelles les données vont pouvoir répondre, assure Peter Collingridge.
Dans une interview accordée à Jenn Webb pour le O'Reilly Radar, il explique encore que certains résultats ont été très surprenant : que les changements de prix n'ont pas toujours l'impact auquel on s'attend, que les commentaires élogieux de grands noms n'ont pas toujours d'impacts sur les ventes et que le buzz sur les médias sociaux ne se traduit presque jamais par des ventes. Les dépenses marketing ostentatoires ont souvent un pauvre retour sur investissement en terme de ventes. Avec des outils de ce type, les éditeurs peuvent agir de manière agile et décider de campagnes marketing très ciblées et peu chères et en observer concrètement les résultats (comme de savoir sur quels sites mes campagnes promotionnelles fonctionnent le mieux). "A l'heure actuelle, constate l'entrepreneur, les ventes entraînent le social, et non l'inverse. Cependant, je crois qu'il viendra un moment où ce ne sera plus le cas, et nous serons en mesure de l'identifier."
Et pourquoi ce n'est pas le cas de la non-fiction ?
Au format papier, la différence entre la fiction et les essais est assez faible. La fiction représente 55 % des ventes et les essais (la "non-fiction" comme disent les américains), 45 %. Dans le numérique, comme le souligne la dernière étude (.pdf) du Book Industry Study Group américain, la différence est bien plus forte.
On l'explique souvent par le fait que les machines (liseuses et tablettes) sont moins adaptées à ces formes de lecture, qui nécessite de pouvoir naviguer plus facilement dans le document, de pouvoir prendre des notes, etc. C'est d'ailleurs ainsi que l'explique le BISG dans son étude, en pointant les difficultés techniques et d'usages...
En lisant la réflexion sur ce sujet que postait Jenn Webb pour O'Reilly Radar, je me demandais s'il n'y avait pas une autre raison. En effet, quand on regarde le tableau comparatif des ventes par catégories entre le numérique et le papier - tiré de la présentation (.pdf) de Michael Tamblyn, directeur des ventes et du marchandising de Kobo, on se rend compte que certaines catégories marchent très mal au format numérique par rapport au papier.
Certains insuccès s'expliquent effectivement parce que les appareils et les offres ne sont pas dimensionnés pour cela. C'est le cas des BD et des albums jeunesses, qui nécessitent des supports en couleurs, qui nécessitent de pouvoir être offerts facilement, qui nécessite des intégrations complexes voire de l'animation... Mais d'autres ventes en berne, comme celles des livres de cuisine, des livres de référence ou de voyage... s'expliquent aussi du fait de la concurrence même que le web exerce à leur encontre. Pourquoi acheter un livre numérique de cuisine, quand l'internet offre autant de ressource ? Pourquoi un acheter un guide de voyage en numérique, quand tant de sites proposent des fonctionnalités bien plus avancées que ne sauraient le proposer un livre ?
Dans sa présentation, Tamblyn avance une autre raison : la faible distribution des prix de la non-fiction par rapport à la fiction (et notamment l'absence de petits prix dans ces domaines, alors qu'ils sont certainement les plus nombreux dans le domaine de la fiction). C'est effectivement un argument intéressant, qui s'apprécie d'autant quand on sait que 7 % des ventes de non-fiction en numérique proviennent de l'auto-édition (qui a tendance à être moins chère), alors que ce n'est le cas que de 1% des ventes de fiction.
Peut-être pourrait-on analyser encore autrement ces différences ? Si la fiction a autant de succès au format numérique, il me semble que c'est incontestablement parce qu'on ne la trouve pas sur l'internet, parce qu'elle n'a pas envahit d'autres formes que le livre, qu'il soit papier ou numérique. A l'inverse, si les essais peinent à trouver un espace dans le cadre du livre numérique, c'est peut-être parce qu'ils sont fortement concurrencés par de nouvelles formes, provenant des blogs et des médias en ligne. Ceux-ci sont finalement bien plus riches pour lire de la non-fiction qu'ils ne le sont pour les formes de fiction. Les articles longs de la presse en ligne, les hyperliens, les avis d'experts, les synthèses, les graphiques... sont autant de contenus disponibles en ligne. Cela ne fait pas nécessairement des livres, mais face à l'amas de contenus disponibles en ligne, cela peut en tenir lieu. Vous pouvez bien sûr lire le dernier livre de Jeremy Rifkin (je vous le conseille vivement), mais vous allez aussi pouvoir trouver des milliers de ressources à son propos sur la toile (podcasts, critiques provenant de multiples acteurs, interviews, articles de fonds, compléments au livre...). Alors que la fiction, elle, ne se trouve que dans des livres, qu'ils soient papiers ou numériques. Ce qu'on peut lire à son propos ne la remplace pas, ne s'y substitue pas.
De là à dire que le succès du livre numérique de fiction est lié à l'indigence des propositions des auteurs en ligne... Il y a un pas, que je vous laisserai franchir par vous-mêmes.
L'écrivain François Bon, l'éditeur Publie.net et ses diffuseurs ont reçu ce jour un courrier des éditions Gallimard leur demandant le retrait de la nouvelle traduction du "Vieil homme et la mer" que venait de publier François Bon sur Publie.net (voir le billet de François Bon sur son site). Gallimard rappelle dans ce courrier qu'il dispose des droits d'édition (y compris numériques) pour toute édition française de l'ouvrage (pas seulement celle de Jean Dutourd réalisée en 1954 qu'exploite la maison de la feu rue Sébastien Bottin) : cette traduction non autorisée constitue donc une contrefaçon.
Reconnaissant son erreur, Publie.net a immédiatement retiré l'ouvrage de son site et les diffuseurs également.
Cette méprise est bien évidemment due à la complexité du droit d'auteur, qui diffère en durée selon le pays d'origine des auteurs et les pays où il s'applique. Ainsi, si l'oeuvre d'Ernest Hemigway est entièrement libre depuis cette année au Canada qui dispose de la règle des 50 ans de droit après la mort de l'auteur (Hemingway s'est suicidé en 1961) quel que soit son pays d'origine - malgré l'appel de Michael Geist, cela pourrait ne pas durer -, cela n'est pas le cas aux Etats-Unis, où, si quelques oeuvres d'Hemingway sont libres (la loi par défaut étant de 50 ans après publication sauf prorogation qui porte alors à 75 ans après la mort), ce n'est pas le cas du roman paru en 1952 dont les droits ont été prorogés et qui appartient jusqu'en 2047 à son éditeur Scribner dont le fond désormais appartient à Simon & Schuster propriété de CBS corporation. Ce n'est pas le cas donc en France, où Gallimard dispose des droits sur toute traduction française jusqu'à ce que ceux-ci s'élèvent dans le domaine public aux Etats-Unis, car, comme le soulignait Numerama, l'article L123-12 du code de la propriété intellectuelle impose une durée de protection similaire à celle du pays d'origine de l'oeuvre, soit 2047. La durée de droit de la traduction de Jean Dutourd, mort en 2011, elle devrait courir jusqu'en 2081 (70 ans après la mort de l'auteur)... Espérons que d'ici là , Gallimard aura eu l'intelligence de proposer aux lecteurs une traduction plus conforme à l'original.
En France, Gallimard est le seul à pouvoir autoriser une traduction du "Vieil homme et la mer", notamment pour la remettre au goût du jour et la rendre plus conforme au texte original - contrairement à la traduction désuète et approximative de l'académicien français. Gallimard est le seul à pouvoir l'autoriser car il a obtenu une concession de l'éditeur original qui n'est pas limitée à sa traduction, mais au pays et à la langue où elle s'applique. Un peu comme au bon vieux temps des colonies... Des règles qui posent de sérieux problèmes dans d'autres pays francophones, puisqu'elles imposent un marché qui la plupart du temps n'est pas adapté aux contraintes économiques de ces pays.
Tout cela pour dire que la traduction de François Bon pourrait tout à fait être publiée au Canada. Pas en France.
Bien évidemment, la blogosphère et la twitterosphère se sont légitimement émues de cette attaque. François Bon est un écrivain reconnu et sa traduction, comme il s'en justifiait, est une appropriation personnelle d'une oeuvre qui dépasse de beaucoup la portée de la vieille traduction que proposait Gallimard. "C’est à la création que ceux-là en veulent", lâchait-il à destination des éditeurs dans un mouvement d'énervement bien légitime.
De nombreux articles ont été publiés dans la journée le sujet, laissant apparaître des réactions à hauteurs des passions : Gallimard pousse un passionné de littérature à tout arrêter, Gallimard attaque François Bon pour contrefaçon, Le vieil homme et l'amer - Rira bien qui se Gallimarera le dernier, La contrefaçon d'Hemingway n'est pas banale estime Gallimard, François Bon attaqué par Gallimard pour avoir traduit Hemingway : Twitter se déchaîne...
Cette histoire (une de plus) me semble emblématique d'une incompréhension de plus en plus aiguë entre la création et le droit, entre le partage et la propriété. Voilà longtemps que le droit d'auteur n'est plus l'héritier de celui qu'avaient inventé les Lumières, mais est devenu le moyen des industries culturelles pour imposer leur loi. Le droit est devenu un rempart - toujours plus haut - pour empêcher la création et le partage. Ce que montre cette histoire, à nouveau, c'est qu'il est plus que temps de mettre à plat les fondements de la création qui peu à peu ont été appropriés par les industries culturelles qui ont imposé un allongement des droits à leur profit et au détriment du partage et de la créativité. Le pire c'est que cette privatisation des biens communs que dénonçait magnifiquement déjà Lawrence Lessig dans Culture Libre (LISEZ CE LIVRE) ou que prolonge Philippe Aigrain dans son dernier ouvrage (LISEZ CE LIVRE !) n'est pas terminée, bien au contraire. ACTA est la prochaine pierre angulaire de cette privatisation juridique de la connaissance, comme l'explique d'une manière on ne peut plus pédagogique Jacques Attali, qui n'est pourtant pas considéré comme le plus farouche opposant au droit d'auteur :
A l’échelle du monde, les marchés mettent peu à peu en place, sous leur seul contrôle, les institutions nécessaires au respect du seul droit qui les intéresse : le droit de propriété.
Ainsi, surgissent, dans le monde financier et commercial, de très nombreuses instances de contrôle, qui se font d’abord adouber par des parlements nationaux, avant de prendre leur autonomie, parce que transnationales, et de ne plus considérer les instances étatiques que comme des instruments à leur service.
C’est en particulier le cas de l’ACTA (Anti Counterfeiting Trade Agreement), accord commercial en négociation très confidentielle depuis octobre 2007 entre quelques gouvernements de pays développés, dont celui de la France. Refusée par les Chinois, les Brésiliens et les Indiens, son application en Europe ne peut plus être arrêtée que par un vote du Parlement européen, que devront confirmer les parlements nationaux. Sous prétexte d’organiser à l’échelle mondiale la lutte contre la contrefaçon, de protéger les ayant droits et les marques, l’ACTA accélère en fait la mise en place d’une surveillance généralisée des consommateurs et des citoyens, transformant les Etats en auxiliaires de police au service des grandes entreprises.
En particulier, généralisant au monde entier les principes des lois américaines SOPA et PIPA et allant bien au-delà d’Hadopi, l’ACTA considère tout échange sur internet comme une menace aussi grave qu’une contrefaçon. Il oblige les Etats signataires à imposer des sanctions pénales aux fournisseurs d’accès et de technologie qui refuseraient de surveiller et de censurer les communications en ligne ; son article 27 autorise même à prendre des « mesures rapides pour prévenir des infractions futures » sans passer par le juge et il confie à des acteurs privés le soin d’exercer des missions de police (surveillance et collection de preuves) et de justice (sanctions) ; ce même article, qui traite des « moyens de distribution massive de contrefaçon » permettrait même d’interdire les plateformes de blogs, les réseaux P2P et les logiciels libres. Enfin, plus incroyable encore, l’article 23 autoriserait un pays signataire à sanctionner pénalement des activités gratuites, parce qu’elles ne devraient être exercées, selon l’ACTA, qu’ « à une échelle commerciale » : on pourrait ainsi exiger de faire payer l’envoi d’email ou le partage de fichiers entre particuliers.
Tout le reste de l’accord est à l’avenant ; il pourrait en particulier conduire à considérer les médicaments génériques comme des contrefaçons, ce qui reviendrait à en interdire l’usage.
Enfin, et c’est peut-être le pire : une fois ratifié par les Parlements, cet accord échappera à tout contrôle démocratique. L’article 36 crée en effet un obscur « Comité ACTA » qui, selon l’article 42, aurait comme mission d’imposer le respect de cet accord par les pays non signataires ; et serait même autorisé à en modifier le contenu, sans contrôle des parlements nationaux !
Il faut donc absolument s’opposer à la signature de l’ACTA, pour que l’urgente mise en oeuvre d’une règle de droit mondiale ne signe pas l’arrêt de mort de la démocratie, mais en organise au contraire l’épanouissement à l’échelle de la planète.
Cette dissymétrie qui s'accentue, cette opposition qui se radicalise de chaque côté, cette confiscation de la création et des biens communs ne peuvent continuer ainsi. L'exécution du droit aboutit à une boucle infernale et sans issue, se légitimant pour lui-même, pareille à celle qui agit dans le marketing. Dans cette guerre, ce sont nos libertés d'utilisateurs qui sont en danger, clamait l'écrivain Cory Doctorow. Comme le disait cet édifiant article de Rick Falkvinge, il nous faut passer à l'offensive pour défendre notre liberté d'expression.
"Tant que nous nous bornerons à défendre nos droits, nous aurons en permanence un coup de retard, et nous perdrons toujours. L’industrie du copyright a l’initiative, et le mieux que nous pouvons faire est de résorber le retard que nous avons, ou de limiter les dégâts déjà provoqués. Cela n’est pas suffisant. (...)
L’industrie du copyright s’est mise elle-même dans une position où elle gagne des sommes incroyables en ne faisant absolument rien, et utilise cet argent pour acheter des lois qui leur donneront encore plus d’argent, tout en réduisant notre liberté d’expression."
Il faut établir une proposition équilibrée et raisonnable qui restaure nos libertés civiles tout en conservant certains aspects des investissements qui incitent au développement de la culture, explique très bien Falkvinge. Il faut reprendre de l'avance sur le terrain législatif. C'est le bien commun, la créativité et le partage qu'il nous faut encourager et cela ne pourra se faire que sur le terrain du droit. C'est aux auteurs et aux lecteurs de s'assembler et de discuter. De faire des propositions. De proposer un équilibre qui ne soit plus un déséquilibre. Nous avons besoin que le droit permette au plus grand nombre d'innover, de créer. Nous nous en éloignons à mesure que le droit d'auteur s'allonge, se radicalise et se complexifie.
Sincèrement, comme le disait Rémi Mathis, président de Wikimédia France sur Twitter : "après 50 ans, Le vieil homme et la mer peut-il encore légitimement appartenir à un ayant droit quand il appartient à l'imaginaire du monde entier ?" La durée d'un brevet, c'est-à -dire d'un titre de propriété industriel, en moyenne, n'est que de 20 ans. Comment peut-il être plus long pour l'art et la création ? De mon vivant, aurais-je le droit de lire une autre traduction de l'oeuvre d'Hemingway que celle de Jean Dutourd ?
On ne peut en rester aux bonnes intentions sur le fond. Il faut déplacer le débat et le porter sur le terrain du droit, concrètement, et rebatir ce que nous avons laissé aux industries culturelles.
Hubert Guillaud
MAJ du 22/02/2012 : Comme l'explique très bien Cécile Dehesdin pour Slate, la question des droits est loin d'être simple (voir également les explications d'Emmanuel Pierrat).
"Le Vieil Homme et la Mer a été publié en 1952, à une époque où la loi protégeait le copyright de son auteur pendant 28 ans après la parution d'un ouvrage (soit jusqu'en 1980 pour celui-ci).
Pour les ouvrages publiés à cette époque, la loi américaine prévoyait que si le copyright était renouvelé au bout de ces 28 ans, il courait pendant 67 ans de plus, comme l'explique Stephan Fishman dans The Public Domain: How to Find & Use Copyright-Free Writings, Music, Art & More. Or, la quatrième et dernière épouse d'Ernest Hemingway, Mary, a renouvelé le copyright du Vieil Homme et la Mer en 1980. Le roman n'entrera donc dans le domaine public aux Etats-Unis qu'en 2047 (1980+67)."
Mais comme la durée en France est de 70 ans après la mort, Hemingway tomberait dans le domaine public en France en 2032, soit 15 ans avant son pays d'origine... Je vous laisse apprécier.
Depuis la publication de ce billet, de nombreux autres articles ont été écrits sur le sujet. Signalons celui de Jean-Noël Lafargue, celui de Lionel Maurel, celui d'André Gunthert, ou encore de Laurent Margentin, voir de l'excellent commentaire de Marc Jahjah... La traduction de François Bon est partie vivre sa vie sur les réseaux alternatifs, à défaut de pouvoir être ouvertement publiée.
Quelques sympathiques activistes ont eut la gentillesse de traduire cet article pour lui offrir une audience au-delà de nos frontières. Qu'ils en soient remerciés !
Geoffrey Rockwell s'énervait récemment contre les critiques - un peu convenues - de Stanley Fish ou - très féroces - de Matthew Reisz à l'encontre des Humanités numériques. Les deux universitaires adressent la même critique récurrente aux Humanités numériques (là même que je faisais moi-même) : elles doivent faire la démonstration de l'importance de leur contribution... Mais les universitaires installés qui mènent cette critique ne tiennent-ils pas un discours mortifère sur l'utilité des contributions aux sciences humaines ?, s'interroge Rockwell. Sur ce principe, on pourrait tout à fait demander à quoi sert l'astronomie... Ou demander des comptes à la recherche contre le cancer...
En fait, estime Rockwell, "maintenant que mêmes les chercheurs les moins au fait des humanités numériques ont noté qu'il y avait beaucoup d'activité dans ce domaine, ils se précipitent pour le juger". Et pour le juger, ils doivent réifier le sujet et introduire une métrique permettant de le mesurer. Et ces métriques ne peuvent être que des qualités génériques comme le sens, l'importance, l'utilité, la liberté, etc. Reisz veut savoir si les outils numériques ont permis d'explorer de nouvelles idées... ou s'ils sont seulement une forme d'asservissement des chercheurs à la mode du numérique (voir la belle réponse de Rockwell). Fish, lui, s'inquiète de la volonté "révolutionnaire" des activistes des Humanités numériques, qui s'opposent aux structures de publication académiques ou aux champs disciplinaires...
Pourtant, estime Rockwell, nous sommes contraints de prendre leurs questions aux sérieux, même si pour cela, il est nécessaire de les déplacer, à défaut de pouvoir vraiment y répondre.
Qu'est-ce que les humanités numériques et comment peuvent-elles nous aider à penser ?
Reisz et Fish passent bien vite sur un champ de recherche qui a presque 50 ans, estime Rockwell. Pour Reisz, les humanités numériques se résument à la numérisation du contenu et pour Fish, elles sont une théorie libératoire, une manière pour une nouvelle génération d'universitaire de prendre le pouvoir. C'est aller un peu vite et ne pas se plonger dans les études elles-mêmes (visiblement Fish s'est servi du livre de Kathleen Fitzpatrick Planned Obsolescence: Publishing, Technology, and the Future of the Academy -qui est complètement disponible en ligne- pour rédiger ses billets, sans même avoir vraiment regardé ou utilisé certains des contenus produits par les humanités numériques). "On n'apprend pas à nager avec un livre", lui rétorque Rockwell. Néanmoins, concède-t-il, cela doit nous apprendre à mieux expliquer à quoi les humanités numériques servent.
Et Rockwell de pointer un essai signé Bruno Latour et Adam Lowe intitulé "La migration de l'aura ou comment explorer un original par le biais de ses facsimilés" (disponible en français sur l'excellent site de Bruno Latour) qui agrémente un recueil qui semble passionnant sur le sujet : Switching Codes : Thinking Through Digital Technology in the Humanities and the Arts qui vient de paraître aux presses de l'université de Chicago. Cet essai prend le prétexte d'une reproduction numérique des Noces de Cana de Véronèse et de la restauration des ambassadeurs de Holbein pour discuter de la manière dont la restauration et la reproduction interviennent dans la carrière d'une oeuvre d'art. Pour Latour et Lowe, tout est manière d'interprétation. Même le maintien de l'original dans un musée ou une archive est un acte d'interprétation. Ce qui importe, en fait, c'est la qualité de l'intervention, plus que le type d'intervention. Les interventions possibles par des méthodes numériques comme la reproduction à l'échelle des Noces de Cana sont un continuum de moyens par lesquels nous essayons de réinventer notre culture.

Image : les Noces de Cana de Véronèse. Mais quelles noces voyons-nous ?
Jérôme McGann et Lisa Samuels faisaient une remarque similaire dans "Déformation et interprétation" : tous les mouvements interprétatifs sont déformants. Ils changent le flux de l'interprétation. "Personne ne souhaite que les humanités n'aient pas d'effets (ou, s'ils n'ont pas d'effets alors nous ne le noterons pas). Les humanités numériques apportent une gamme chaotique de jouets, d'outils, de pratiques, de méthodes, d'idées, de jargons et de projets dans les sciences humaines non pas comme le ferait une autre théorie qui viserait à résumer le monde depuis un fauteuil, mais comme un moyen d'étendre les sciences humaines à travers des expériences numériques et de parler de ces expériences. (...) Les humanités numériques souhaitent étendre la boîte à outils à disposition de ceux qui ont soin d'intervenir, d'enseigner aux gens comment utiliser ces nouveaux outils et à soutenir un contexte pour parler de leur utilisation."
Même si les Humanités numériques n'étaient que cela, un moyen de faire vivre notre culture, elles ne seraient déjà pas inutiles, tant s'en faut.
En octobre, je vous avais proposé un petit sondage (disponible également sur eBouquin) dédié aux utilisateurs de liseuses. Pris par d'autres choses, j'avais oublié de vous faire part des résultats (et surtout de prendre le temps d'essayer de les mettre en perspective). Voici donc une rapide analyse des 518 réponses collectées.
Ce que j'en retiens pour ma part. C'est qu'il y a des fonctionnalités qui finalement marchent assez mal sur les liseuses. Elles apparaissent très bien, car les utilisateurs montrent assez vite qu'ils ne les utilisent finalement pas ou très peu. Est-ce lié à un défaut de conception ? Peut-on les améliorer et améliorer leur taux d'utilisation ? Ou n'ont-elles finalement aucun intérêt ?... Il est plus difficile de trancher, car il y a toujours une grande variété d'utilisateurs : il n'y a pas de modèle unique de lecteur, comme l'explique très bien Nicolas Nova dans son livre sur Les flops technologiques.
L'autre chose que je retiens c'est que je devrais vous proposer des sondages de ce type plus souvent...
60% des répondants au sondage déclarent avoir une liseuse depuis 6 mois à 2 ans et tout autant déclare s'en servir plusieurs fois par jours ou tous les jours. Ce qui signifie qu'une large part des répondants sont des utilisateurs assidus de l'appareil. Tant mieux, c'est justement le public que nous voulions voir s'exprimer.
Pour l'essentiel, ce sont des gens qui connaissent bien leur appareil et qui l'exploitent totalement. 59 % disposent d'une centaine et plus de documents à l'intérieur de leurs liseuses. Et ils sont très nombreux à savoir que leur appareil est loin d'être rempli. Les utilisateurs ont majoritairement compris l'inutilité de le vider et, pour faire face à l'afflux de documents et de livres, l'utilité de l'organiser. Ce qui montre bien l'importance des fonctionnalités d'organisation des contenus, qui sont pourtant souvent pauvres (ou très fastidieux) dans les liseuses. Il y a là une adresse importante à faire aux constructeurs : offrez-nous des modalités d'organisation digne de ce nom !
Le livre demeure le contenu prééminent des liseuses, même si on commence à voir poindre d'autres types d'usages. 15 % reconnaissent l'utiliser pour y lire des articles ou des documents non édités. On voit poindre quelques usages étonnants de gens qui remplissent principalement leur liseuse de documents non édités ou d'articles. Plusieurs répondants signalent ainsi qu'il utilisent pleinement leurs liseuses pour des travaux d'édition.
Moins de 10 % des contenus qui se trouvent dans leurs liseuses ont été achetés affirment plus de 50 % des répondants ! Seulement 5 % des répondants affirment avoir acheté 90 à 100 % des contenus qui la composent. Ce n'est pas une surprise. Comme dans le monde du livre papier, nos manières de nous procurer des livres ne passent pas nécessairement par l'achat, tant s'en faut. Pas plus que nous n'achetons toute la musique de nos iPod. Le volume d'achat semble demeurer faible - certainement tout comme dans le monde réel. Faut-il le rappeler, bien souvent les plus gros acheteurs de livres sont ceux qui en empruntent et s'en voient offrir le plus. Visiblement, cette boulimie et cette diversité des sources d'approvisionnement se retrouvent également dans le numérique. On a tendance à croire que le numérique favorise le piratage et la gratuité, mais c'est certainement parce qu'on mesure très mal la diversité de nos pratiques réelles, qui sont loin d'être circonscrites par nos achats. Faciliter le transfert d'autres types de contenus et ne pas les limiter aux magasins des constructeurs semble donc important pour les utilisateurs de liseuses.
Ce qui me frappe le plus ici, c'est que la part du domaine public est assez répartie finalement. Comme si on trouvait un peu tous les profils de lecteurs.
Le lecteur sur liseuse demeure majoritairement peu polyglotte. Peut-être faut-il corréler cela aux tranches d'âges répondantes ? En même temps, 73 % des répondants ont des contenus dans une autre langue que le français dans leur liseuse, alors qu'il n'est pas sûr que nous ayons un volume équivalent de livres en langue étrangère dans nos bibliothèques physiques. J'ai tendance à croire qu'il y a là une réelle esquisse de modification des comportements de lecture... Mais cela mériterait d'être creusé plus avant !
Si la liseuse est remplie, si elle est active (on l'utilise tous les jours), si on y lit plutôt plusieurs documents en même temps, elle est aussi, à l'image de sa bibliothèque, une promesse de lecture. Les gros lecteurs qui se retrouvent ont majoritairement plusieurs documents en cours de lecture (ce qui pose d'ailleurs des problèmes de design spécifiques, peu observés par les concepteurs de matériel : il est rarement simple de retrouver facilement les documents en cours de lecture). La liseuse est une promesse qui capitalise pour une part ce qu'on a lu, mais qui offre aussi la promesse d'autres lectures. On a lu entre 10 à 20 % de son contenu toujours en expansion...
Toutes les liseuses ne se jailbreakent pas, à moins que les utilisateurs avancés ne soient pas si geeks que ça... Cela montre plutôt un respect du matériel originel ou une complexité qui éloigne beaucoup d'utilisateurs : ceux-ci ont surtout des usages basiques et simples de la liseuse.
Malgré que plusieurs modèles permettent de surfer sur l'internet, on voit bien que la liseuse n'est pas vraiment taillée pour cela. La tendance est assez négative. 70 % des utilisateurs n'utilisent pas leur liseuse pour aller sur le net. 93 % n'y vont jamais ou rarement. La liseuse ne permet qu'un surf d'appoint, très aléatoire, finalement assez encombrant. Il est certes possible, mais l'appareil n'est pas fait pour cela ou ne le permet pas facilement.
A mon avis, il y a là un enseignement fort pour nous aider à la conception de livres. Ce ne sont peut-être finalement pas les liens extérieurs qui intéressent les lecteurs dans les livres.
Le dialogue entre nos machines n'est pas si simple. On voit plutôt ici deux populations différentes s'affronter : ceux qui utilisent des fonctionnalités avancées et les autres, ceux qui sont passés maîtres dans la fluidité entre leurs différents matériels et ceux qui ne le sont pas.
Là encore, on a également une coupure assez radicale entre ceux qui utilisent la librairie intégrée et ceux qui ne l'utilisent pas, montrant là encore deux types d'utilisateurs différents. Cela signifie que les constructeurs doivent faire un effort pour adresser ceux qui n'utilisent pas leur librairie et peut-être ne la connaissent pas.
Cette question avait pour but d'essayer de mesurer si le public d'un constructeur était captif. En regardant rapidement le détail des réponses, on se rend compte qu'aucun constructeur n'a un taux particulièrement plus élevé que l'autre de Non. A priori, aucun utilisateur ne semble donc souffrir d'enfermement dans un écosystème...
Si l'on en croit le Book Industry Study Group Américain, l'achat direct via sa liseuse ou sa tablette ou son mobile est un signe d'autonomie de l'utilisateur (pas si sûr, on peut aussi le lire comme un signe d'inféodation à son constructeur). L'utilisateur français semble plus indépendant. Acheter depuis son ordinateur permet de varier les magasins et les formats (voir des les "adapter" à sa liseuse). Mais c'est peut-être aller un peu loin dans l'interprétation. Cela montre peut-être plutôt que les fonctionnalités d'achats depuis la liseuse sont loin d'être optimales là encore. Si la liseuse est un bon outil de lecture, elle demeure nulle pour à peu près tout le reste !
Voici encore une question imprécise, car on ne comprend pas pourquoi on obtient une répartition assez homogène entre utilisateurs (même si la non-utilisation est un peu plus forte). Problème d'ergonomie ? Qualité insuffisante des dictionnaires ? Inutilité ?... Fonctionnalité trop avancée ? J'ai tendance à penser que cette fonctionnalité est bien souvent finalement mal conçue et le maniement du dictionnaire depuis une liseuse demeure souvent compliqué (et plus encore d'en changer ou de passer d'un dictionnaire à un autre selon la langue de votre livre ou son niveau grammatical...). Cela mériterait un questionnaire en soi ! Mais on à là encore une fonction que beaucoup de constructeurs mettent en avant, alors que finalement elle s'avère assez peu opératoire.
La non-utilisation du moteur de recherche est plus flagrante encore que le dictionnaire. Alors que c'est un argument de poids souvent (comme le dico), la fonctionnalité est finalement assez peu appropriée. Encore une fois, la liseuse n'est pas optimisée pour cet usage. Bien souvent, l'utilisation du moteur de recherche est fastidieuse là encore.
Pas de surprise particulière. On voit bien la prédominance de la fiction caractéristique des liseuses qu'évoquait Angela Bole, directrice adjointe du BISG, pour O'Reilly Radar.
La liseuse est un objet très personnel, bien plus qu'un livre. On a du mal à la prêter (notamment parce que quand on l'a prête on n'en dispose plus). Et si on la prête, cela ne sort pas vraiment du cercle familial.
L'annotation là encore montre ses limites sur liseuse. 60 % des gens l'utilisent rarement voir jamais. Est-ce parce qu'on n'en a pas l'utilité ou parce que, là encore, la liseuse s'y prête assez peu ? Quand je pense qu'il y en a qui bâtissent leurs modèles économiques sur le partage d'annotation...
Voilà un retour assez équilibré (enfin pas tant que ça puisque peu d'utilisateurs de liseuses déclarent lire moins avec leur appareil). Il y a un léger avantage pour le sentiment de lire plus avec l'appareil qu'avant son utilisation, ou que cette forme de lecture aide à la concentration... Mais le sentiment général montre que les utilisateurs n'éprouvent pas de différence notable entre leurs modes de lectures papier et leur mode de lecture électronique. Assez logiquement, les ayatollahs de la liseuse, ceux qui auraient abandonné toute lecture papier, sont finalement peu nombreux.
La mobilité, le confort de lecture et la capacité de mémoire semblent des éléments différenciant pour les e-lecteurs. Largement devant la déconnexion, le partage ou l'autre mode d'accès aux contenus électroniques, qui sont jugés de manière plus neutre. Pour ma part, j'aurais répondu exactement le contraire. Ce qui me plait le plus dans cet outil, c'est la façon dont il permet un autre mode d'accès aux contenus électronique, me permettant de les emporter, de les lire hors connexion. La relative déconnexion de l'appareil est au final, il me semble, un vrai luxe. Il implique une autre temporalité dans l'accès aux contenus numériques. Mais ce n'est visiblement pas ce qui enthousiasme le plus les utilisateurs.
Dans les fonctions manquantes, si la couleur ou les contenus sont assez attendus, la fluidité de la machine est encore pointée comme l'un des points noirs de ces appareils, ainsi que le repérage spatial.
Quand on observe le profil des répondants on se rend compte qu'ils sont majoritairement des hommes entre 20 et 40 ans avec des revenus moyens, mais qui sont très majoritairement des gros voir des très gros lecteurs. Un profil qui ne correspond pas forcément au profil de l'utilisateur moyen de liseuse (normalement plus âgé et plus féminin chez les Américains), mais c'est certainement plus lié à l'échantillonnage des lecteurs de laFeuille qu'un reflet fidèle de l'ensemble de ceux qui ont adopté une liseuse.
Quant aux appareils déclarés : 30,4 % ont opté pour une liseuse de Sony, 28,1% pour un lecteur d'Amazon et 16,3 % pour une liseuse de Bookeen. Seulement 5 % des répondants ont reconnu avoir plusieurs appareils. Et 2 % ont triché puisqu'ils ont renseignés lire depuis une tablette plutôt qu'une liseuse.
Précision : Loin de moi de voir une quelconque valeur scientifique dans ce petit sondage, je n'en aurais pas la prétention. L'idée était juste d'essayer d'éclaircir quelques points sur comment nous utilisons nos appareils de lecture - et les réponses ne les ont pas toujours éclairci ! Vous aurez constaté également que j'ai fait l'erreur de permettre aux répondants de pouvoir cocher plusieurs cases ce qui a généré des résultats qui ne font pas des pourcentages stricts. Mea Culpa, je ne suis décidément pas un datajournalist ! Je n'ai pas fait de calculs d'apothicaires pour les rétablir. Je les ai utilisés tels quels, en voyant bien que l'idée était de se donner des ordres de grandeur, plutôt que d'affirmer des vérités exactes. On doit certainement pouvoir faire d'autres choses avec ces quelques chiffres. Si cela intéresse quelqu'un, les données peuvent être accessibles sur simple demande.
L'étude d'Olivier Donnat du Département des études statistiques (DEPS) du ministère de la Culture, Les pratiques culturelles des Français à l'ère numérique (2009) est une référence incontournable pour qui s'intéresse à l'évolution des pratiques culturelles. Elle vient de se voir augmentée de plusieurs pages d'études complémentaires la mettant en perspective sur la longue durée via une analyse générationnelle (que le DEPS avait déjà esquissé avec le BIPE en 2007 dans cette étude, voir mon commentaire). Une étude qui ne propose aucun scoop, mais qui approfondit nos connaissances de l'évolution des pratiques de lecture.
Si on regarde la question de la lecture, l'étude sur 35 ans, montre plusieurs choses.
Tout d'abord que c'est le volume de lecture qui diminue tendanciellement, plus que la proportion de non-lecteurs. "La proportion des forts lecteurs a régulièrement fléchi et, si la proportion de Français à n’avoir lu aucun livre en dehors de toute contrainte scolaire ou professionnelle est la même qu’au début des années 1970, les lecteurs de 2008 lisent en moyenne cinq livres de moins par an que leurs homologues de 1973." Une perspective qui demeure plus optimiste que les chiffres clés du CNC, montrant que la part des Français qui n'achètent pas de livres est de 48 %, soit presque un français sur deux (mais lire et acheter sont deux "pratiques" distinctes). Dans l'étude d'Olivier Donnat, 70 % des répondants depuis 1973 estiment lire au moins un livre par an.
"Dans le cas des livres, le fait que la proportion de lecteurs au sein de la population française n’ait pas augmenté depuis le début des années 1970 est en soi surprenant, compte tenu de l’augmentation générale du niveau de diplôme", estime Olivier Donnat - rappelons que la part des bacheliers et des diplômés de l’enseignement supérieur dans la population française est passée de 14% en 1973 à 31% en 2008. "Cela signifie qu’en réalité, l’intérêt des Français pour le monde des livres est aujourd’hui, pour un niveau de diplôme donné - , nettement inférieur à ce qu’il était trente-cinq ans auparavant et, surtout, cela masque le recul de la quantité de livres lus dans le cadre du temps libre. Il serait toutefois bien imprudent de conclure, sur la base de ce seul constat, que les Français lisent moins, et ce, au moins pour deux raisons : la lecture liée à l’enseignement ou à l’activité professionnelle a probablement gagné du terrain et, surtout, les actes de lecture sur écran se sont multipliés, notamment au cours de la dernière décennie ; de plus, il est probable que ce recul renvoie au moins autant à des mutations d’ordre symbolique qu’à une évolution effective des comportements de lecture : si la lecture de livres a subi ces dernières décennies la concurrence des nombreuses activités de loisir liées à la culture d’écran (télévision, jeux vidéo, ordinateur), elle a aussi perdu une partie de son pouvoir symbolique auprès des jeunes générations, notamment de sexe masculin, qui ont aujourd’hui tendance à moins surestimer leurs pratiques de lecture que leurs parents au même âge, voire même à les sous-estimer en en oubliant certaines."
Olivier Donnat pointe le phénomène bien connu de féminisation du lectorat, qui compte, depuis les années 80 plus de femmes que d'hommes, tant chez les petits lecteurs que chez les moyens ou forts lecteurs (plus de 20 livres par an). "Le décrochage du monde du livre est un phénomène majoritairement masculin", rappelle le chercheur.
Quand on observe avec attention les graphiques produits par le DEPS, on se rend compte que la classe d'âge des 15-24 ans demeure celle où les lecteurs de livres sont proportionnellement les plus nombreux, tant dans les années 70 qu'aujourd'hui. La lecture demeure indiscutablement associée à une activité d'apprentissage. Mais les seniors comptent désormais autant de forts lecteurs que les 15-24 ans (ce qui n'était pas le cas dans les années 70). "Il apparaît donc que la lecture de livres (notamment régulière) a connu un profond changement de statut sur les critères du sexe et de l’âge : elle s’est progressivement féminisée tout en perdant le lien privilégié qu’elle entretenait
avec la jeunesse."
Pour les forts lecteurs (plus de 20 livres par an qu'Olivier Donnat qualifie de "lecture régulière" par rapport à la lecture occasionnelle désignant ceux qui lisent un livre par an), chaque nouvelle génération est arrivée à l'âge adulte avec une proportion de forts lecteurs inférieure à la précédente. "La lecture de livres, activité chronophage qui appelle le temps long, subit une érosion au fil de l’avancée en âge plus forte que celle des journaux et, dans le cas de la lecture régulière, la pente est particulièrement accentuée dans la première partie de la vie, au moment où les pressions sur le temps disponible sont les plus fortes." Alors que la jeunesse (15-24 ans) est le moment où la lecture est la plus forte, proportionnellement, elle est aussi, une période où, elle se dégrade particulièrement.
Les écarts liés aux critères de diplôme, de milieu social ou de lieu de résidence, quant à eux, ont peu évolué en 35 ans, souligne le chercheur. "La baisse de la lecture régulière de livres a touché toutes les catégories de population sans exception, milieux diplômés compris" même si ceux-ci ont un peu mieux résisté que la moyenne : "être un fort lecteur de livres est certes moins fréquent, mais cela demeure néanmoins une des propriétés relatives de leur univers culturel. (...) Les cadres supérieurs comptent toujours proportionnellement environ trois fois plus de forts lecteurs que les ouvriers." Comme le disait Olivier Donnat dans une interview du Monde à l'occasion de cette mise à jour : "En trente-cinq ans, il n'y a guère eu de rattrapage entre les pratiques culturelles des ouvriers et celles des catégories supérieures".
Bien sûr, l'enquête transversale d'Olivier Donnat ne s'arrête pas à la lecture et couvre toute la gamme des pratiques culturelles. Le chercheur est d'ailleurs loin d'être pessimiste. Il constate qu'il n'y a pas eu "à proprement parler, de rattrapage des milieux sociaux les moins investis dans la vie culturelle" en ce qui concerne la plupart des pratiques culturelles (les cadres supérieurs sont toujours en têtes dans la plupart des pratiques culturelles, devant les cadres moyens, les employés, les artisans et commerçant et devant les agriculteurs et ouvriers, toujours en retrait).
"Aujourd’hui comme hier, participer à la vie culturelle de manière à la fois régulière et diversifiée demeure une propriété très inégalement répartie dans la société française, car cela exige le cumul d’un maximum d’atouts (niveau de diplôme et de revenus élevé, proximité de l’offre culturelle, familiarité précoce avec le monde de l’art, mode de loisirs tournés vers l’extérieur du domicile et la sociabilité amicale, etc.) qui se retrouvent en priorité au sein des cadres et professions intellectuelles supérieures. Mais l'étude, précise-t-il ne tient pas compte "ni de l’augmentation quantitative de la population française au cours de la période étudiée ni des transformations de la structure sociale, dont les effets sont pourtant bien réels tant sur le volume des pratiquants que sur leur profil. Constater par exemple, comme nous l’avons fait, que les écarts entre les cadres supérieurs et les ouvriers sont restés globalement stables établit un fait majeur qu’aucun débat sur la démocratisation culturelle ne peut écarter, mais il convient de ne pas oublier que la part des premiers dans la société française a doublé depuis le début des années 1970 pendant que celle des seconds déclinait." Les cadres supérieurs représentaient 23 % du total des personnes enquêtées en 2008 contre 13% trente-cinq ans plus tôt. Pour autant, si la proportion des diplômés a progressé d'enquête en enquête, ces "générations ayant accédé au bac et à l’enseignement supérieur à l’heure de la massification scolaire se sont approprié de manière sélective les pratiques culturelles des « héritiers » du début des années 1970."
Les progrès de la scolarisation sur la participation à la vie culturelle ont été globalement positifs conclut le chercheur, mais de manière irrégulière selon les pratiques : beaucoup moins pour la lecture de livres et d'imprimés (journaux) que dans toutes les autres pratiques culturelles.
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