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Observer l’innovation pour comprendre les enjeux de l’édition électronique.


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Publier à l’ère des Big Data

Via un anodin tweet à l'occasion de la Foire de Francfort, le cyberlibraire et fournisseur de supports de lecture électronique Kobo a publié un passionnant livre blanc (.pdf) sur les Big Data appliquées au monde de l'édition.

Kobo y explique que l'analyse des données va devenir la base de la compétition, de la productivité et de l'innovation, même dans le monde de l'édition. Pourquoi ? Parce que les données vont permettre de connaître l'engagement des clients avec le livre. Elles vont permettre de savoir quels livres électroniques n'ont pas été ouverts, lesquels ont été lus jusqu'au dernier mot, à quelle vitesse... On pourrait croire que ces informations ne concernent pas les éditeurs, puisque pour eux, l'important est que le livre soit vendu. Et bien Kobo fait brillamment la démonstration du contraire.

Connaître l'engagement des lecteurs avec les auteurs (et pas seulement les ventes), va permettre aux éditeurs de savoir sur quels auteurs, sur quelles franchises investir. Pour Kobo, l'engagement se mesure en rapprochant les ventes de l'achèvement des lectures, c'est-à-dire le taux de lecteurs qui terminent le livre électronique qu'ils ont acheté.

Pour convaincre, Kobo publie une série de graphiques montrant des centaines de titres vendus depuis leur librairie en ligne selon leur nombre de ventes et leur achèvement. L'enjeu : identifier le prochain auteur qui va tout casser, caché derrière des chiffres de ventes encore modestes. Pour cela, Kobo propose de regarder uniquement les auteurs de milieu de liste, ceux qui vendent entre 1000 et 10 000 unités pour observer ceux qui ont un bon score d'achèvement, c'est-à-dire ceux que les lecteurs terminent le plus (visiblement un bon taux d'achèvement tourne autour de 70% pour Kobo). Une donnée qui peut permettre aux éditeurs de mieux négocier des droits, de décider sur quels auteurs investir, quels auteurs traduire, quels auteurs abandonner...

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Image : c'est dans ces cercles rouges que se situent les prochains auteurs de bestsellers estime Kobo. Entre le graphique 1 et 2, c'est surtout le niveau des ventes d'exemplaires qui est modifié.

Kobo explique ensuite que ces données peuvent aussi permettre de connaître la santé d'une série. Les ventes n'expliquent pas tout du succès d'un auteur... Et nombreux sont ceux qui peuvent avoir de bons niveaux de ventes, mais un faible niveau d'engagement voir un niveau d'engagement qui diminue.

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Images : ci dessus deux exemples de séries. Dans le premier cas, les ventes sont fortes, mais le taux d'engagement est faible et diminue d'épisode en épisode. Le roman que publie l'auteur ensuite ne décolle pas. Dans le second cas, les ventes sont faibles, mais le taux d'engagement est fort. Le roman que publie ensuite l'auteur casse la baraque.

Les données sur le niveau d'ouverture des livres, leur achèvement, permettent également d'interroger les choix marketing faits (titre, couverture...). Si le taux d'achèvement est très fort, mais que le taux d'ouverture est très faible, la couverture ou le titre sont certainement mal adaptés. Etre capable d'identifier l'engagement des lecteurs va pouvoir aider les services marketing et publicitaires à mieux engager leurs ressources.

Pour des titres au niveau de ventes équivalentes, titulaires de prix, Kobo montre que les taux d'ouverture et d'achèvement peuvent être radicalement différents pour des niveaux de ventes similaires et prédisent des avenirs assez différents aux auteurs et à leur niveau de vente.

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Bien sûr, vous serez certainement déçus de n'avoir vu passer aucun nom d'auteurs dans ces exemples. Kobo assure ici une démonstration anonymisée destinée à ouvrir la discussion avec des éditeurs pour leur vendre le service, l'accès voire le traitement des données. Mais les exemples sont suffisamment inspirants pour comprendre que bientôt, nous ne demanderons plus aux auteurs le nombre de livres qu'ils ont vendus, mais leur taux d'ouverture et leur taux d'achèvement. Et que ces données vont radicalement changer le marché de l'édition très grand public de demain.

Quel est le taux d'ouverture et d'achèvement de Modiano ?


Non, on ne mémorise pas moins bien sur Kindle que sur papier !

vendredi 12 septembre 2014 par lafeuille — lecture

La question de savoir si la lecture numérique est différente de la lecture papier agite depuis de nombreuses années chercheurs et commentateurs. Aux cris d'orfraie des Cassandre répondent ceux de leurs contempteurs, comme le soulignait déjà le dossier que je consacrais au sujet en 2009.

Récemment, une étude a fait le tour de la presse internationale (Guardian, New York Times, Rue89...) et j'étais un peu énervé de la synthèse qui en était faite, qui semblait un nouveau pavé dans la mare du sempiternel débat autour de l'électronique et du papier... En fait, le constat qu'on mémorise moins bien au format numérique qu'au format papier me semble si éloigné de la réalité des pratiques et des constats des experts ("Quand on observe de près les effets des écrans sur le cerveau, on constate que le support informatique ne change pas grand-chose à la lecture" dit Stanislas Dehaene), que j'ai voulu en savoir plus.

A la conférence IGEL qui se tenait en juillet à Turin, Jean-Luc Velay du Laboratoire de neurosciences cognitives de Marseille et Anne Mangen de l'université de Stavanger en Norvège ont fait la présentation d'une étude (qui n'a pas encore été publiée) qui semble enfin préciser l'objet du débat.

Le protocole d'étude mis en place était assez simple, m'explique patiemment Jean-Luc Velay. Les chercheurs ont donné à lire à 50 étudiants marseillais (bac+2 à bac+8) une nouvelle policière de 28 pages de la romancière Elisabeth Georges : la moitié disposait de la nouvelle au format électronique et devait la lire sur une liseuse dont les pages se tournaient avec des boutons, l'autre sur papier... Les chercheurs ont passé du temps à établir les groupes pour qu'ils soient le moins déséquilibrés possible. La plupart des étudiants n'avaient pas vraiment l'habitude de lire en numérique. Chacun devait lire la nouvelle puis, immédiatement après, répondre à un long et détaillé questionnaire, ce qui prenait en tout environ une heure trente par étudiant. Le but : mesurer la mémorisation, l'attention, la compréhension...

Sur l'attention, Jean-Luc Velay ne m'en a pas reparlé, preuve que la panique morale sur cette question semble en train de passer de mode... Sur la mémorisation du contenu des textes (savoir si tels mots ou phrases étaient présents dans le texte), les deux groupes ont réalisé les mêmes performances. Sur les questions relatives aux personnages, à leurs relations, aux lieux, aux objets, là encore, peu de différences. Les deux groupes ont compris la même chose aux histoires... Sur les aspects temporels de l'histoire (savoir à quelle saison se rencontrent les protagonistes par exemple), les lecteurs sur papier ont donné des réponses un peu plus exactes que les autres. Mais quand on leur demandait dans quelle partie du texte était mentionné tel événement (le texte comportait 3 parties), les lecteurs sur papiers se sont montrés beaucoup plus précis pour localiser les événements dans l'espace du texte que les autres (ce qui semble assez logique, vu les lacunes de l'électronique dans le domaine). Un dernier test demandait aux lecteurs de replacer 14 événements de l'histoire dans l'ordre chronologique, et là encore, les lecteurs papier ont mieux réussi que les autres à retrouver le bon ordre.

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Image : la différence entre la lecture électronique et la lecture papier sur la compréhension temporelle du déroulé des événements de l'histoire, le cadre, les décors, les personnages, les objets et la reconstruction de l'intrigue. Pour Jean-Luc Velay, la différence que l'on voit dans ce schéma sur la mémorisation des objets n'est pas à prendre en compte car pas statistiquement significative. Via l'article que le New York Times a consacré à ce sujet.

Qu'est-ce que cela signifie ? Quelque chose d'assez simple et d'assez logique en fait. Quand on lit, on utilise les yeux, mais également les mains, le corps... On ne lit pas qu'avec nos yeux et notre cerveau ! La lecture se fait avec tous les sens ! Les livres électroniques n'ont pas les mêmes caractéristiques physiques que leurs homologues papier (en terme de tenue, de poids, de volume, de prise en compte de leur épaisseur...). Ce qu'ont cherché a montré les chercheurs avec cette expérience, c'est savoir si les mouvements liés à la lecture ont un rôle dans notre compréhension de l'histoire. La dématérialisation du support n'a visiblement pas d'impact réel sur notre capacité à mémoriser une intrigue, à la comprendre dans son ensemble et dans le détail. Par contre, elle semble perturber notre capacité de repérage spatio-temporel, à la fois dans le déroulé du livre et dans le déroulé de l'histoire, l'un semblant impacter l'autre. Comme les mouvements de la main permettent de se repérer dans l'espace du livre, celui-ci permet aussi de se repérer dans le déroulé de l'histoire. Ce que démontre cette étude, c'est que nous sommes un peu plus perdus dans l'espace du livre électronique que dans celui du livre papier. Notre approche du volume, de l'épaisseur, des séquences mêmes de l'histoire est perturbée par l'absence des indices spatio-temporels que nous recevions du toucher, de la kinesthésie du livre papier...

Est-ce grave docteur ?

Contrairement aux propos alarmants qui ressortaient des comptes rendus de presse, Jean-Luc Velay se veut confiant. Pour lui, il n'y a là rien que le design ne puisse réparer. D'ailleurs, c'est déjà le cas sur certains modèles de liseuses plus récents que ceux testés auprès des étudiants. En fait, confie-t-il, quelqu'un qui lit beaucoup avec un livre électronique peut utiliser d'autres informations de repérage et les designers, attentifs à cette critique, introduisent de plus en plus d'éléments pour compenser ce défaut... (affichage de la progression, temps de lecture passé, temps de lecture restant, meilleur affichage des parties et chapitres...). L'expérience avec un groupe expert mériterait certainement d'être tentée, afin de voir si les résultats se confirment ou s'infirment, suggère le chercheur. Bien sûr, feuilleter un livre électronique demeure encore malcommode, mais rien qui ne semble impossible à compenser ou à améliorer.

Reste que Jean-Luc Velay souligne quelque chose d'important, rapport à l'engagement du corps dans la lecture. Lui qui a beaucoup travaillé sur les questions de passage de l'écriture manuscrite a l'écriture sur clavier, les deux ont des vertus (Stanislas Dehaene est plus réservé sur cette question). L'important pour lui est que l'on soit capable de mesurer les changements que le passage d'un mode à l'autre va induire sur le plan cognitif, avant de passer du stylo au clavier. La commodité ou la simplicité ne peuvent pas être nos seuls critères de décision. Nous devons mesurer et être conscients de l'impact des changements que nos technologies apportent avant de les généraliser, notamment auprès des plus jeunes.

Changement de support ou changement culturel ?

Ce qui est plus difficile à mesurer, concède le chercheur, c'est la transformation culturelle que le changement de support induit. A l'époque du lancement du livre de poche, de nombreux observateurs se sont inquiétés des transformations que la lecture debout, ainsi facilitée, allait apporter... Est-ce que les supports peuvent avoir une influence sur la lecture de textes plus longs, des formes narratives plus complexes ou plus créatives (philosophie, essais, poésie...) ?

Anne Mangen et d'autres collègues ont réalisé une étude du même ordre avec des lecteurs sur papier et iPad, rapporte le Guardian - mais le texte était très court - une page - et son contenu très émotionnel... nous explique Jean-Luc Velay. Selon ces résultats, les lecteurs électroniques auraient moins ressenti d'empathie avec les personnages et se seraient moins sentis immergés dans l'histoire... Un résultat à prendre avec tout de même beaucoup de bémol, à la fois parce que les conditions de l'expérience apparaissent bien limité et que le questionnaire n'a visiblement pas cherché à observer autre chose que le ressenti des lecteurs (il n'y avait pas de questions sur la mémorisation ou la compréhension d'autres aspects, comme dans l'étude réalisée avec les chercheurs français).

Mais comme l'exprime très bien le chercheur André Gunthert en commentaire d'un article sur cette étude sur le blog de Jean-Noël Lafargue, beaucoup d'études comparatives entre lectures imprimée et électronique n'envisagent pas l'influence des facteurs culturels. Or, "la lecture n'est pas qu'un phénomène cognitif, c'est une institution culturelle, qui confère des valeurs différentes aux productions selon la légitimité de leur édition, et le cas échéant leur format". Lit-on de la même manière Proust dans une édition de poche et en Pléiade ? Lit-on de la même manière une même édition avec une couverture différente ? Le lit-on de la même manière à des âges différents, selon des milieux sociaux différents ? Le lit-on de la même manière si les noms d'auteurs avaient été changés ? "Bref, la théorie selon laquelle le livre serait une œuvre « immatérielle », indépendante de son support, est une approximation théorique qui ne tient aucun compte de la réalité sociale et culturelle de l’exercice de la lecture, bien décrite par des historiens comme Roger Chartier, Jean-Yves Mollier ou Anne-Marie Thiesse…"

Ce sont certainement des effets à mesurer... Mais quand on comprend mieux les apports de l'étude, on se rend compte que le support n'a pas vraiment d'incidence sur notre compréhension, hormis, pour des raisons compréhensibles, sur le repérage spatio-temporel.

Le numérique doit trouver sa corporalité !

L'introduction des nouvelles technologies induit des changements au plan cognitif qui sont de plus en plus étudiés, dont il faut mesurer si les effets sont positifs ou négatifs, et comment la technologie peut les compenser... "En général, les nouvelles technologies minimisent l'investissement corporel. Faciliter la vie des individus consiste souvent à réduire l'énergie physique dépensée", souligne Jean-Luc Velay. Quel est l'impact cognitif de cette réduction d'investissement corporel ? interroge le chercheur. On a longtemps pensé que les processus cognitifs étaient abstraits, détachés du corps. Aujourd'hui, on sait qu'ils sont profondément ancrés dans nos activités corporelles (les chercheurs parlent d'ailleurs de "cognition incarnée" ou embodied cognition). "Nos mouvements, nos façons d'agir dans l'espace, nos déplacements aident nos processus cognitifs. En réduisant l'activité corporelle, comme nous le proposent les technologies, ne risque-t-on pas de faire régresser les représentations cognitives qu'on se construit ? Acquérir, interpréter l'information demande aussi de passer par notre corps."

Cette réflexion nous laisse à penser que la lecture numérique doit encore penser sa corporalité... Nos corps qui s'affaissent derrière nos écrans nous le réclament déjà. La lecture en marchant se révélera-t-elle plus efficace sur la cognition que la lecture assise ou debout, comme le montre actuellement plusieurs études qui réévaluent la fonction cognitive de la marche. L'engouement pour les tapis de marche, les bureaux assis/debout et les gadgets (comme Cubii) qui permettent de faire des efforts tout en restant assis (voir le dossier que consacrait le Monde à ce sujet) sont-ils un moyen de redonner de la corporalité à ces technologies qui nous en enlèvent ?

Comment concevoir des appareils électroniques de lecture qui réintroduisent de la corporalité, capables de compenser la physicalité des livres ? En nous "immobilisant", en facilitant la lecture, en faisant disparaître toutes ses aspérités, les technologies numériques risquent d'atténuer, de modifier très subtilement les représentations cognitives que la lecture construit. Rien qui semble vraiment alarmant, mais il y a là, assurément, un facteur que les concepteurs doivent en prendre en compte. Un argumentaire en tout cas qui plaide pour un retour à un design qui mobilise le corps. Peut-être tout à fait différemment de la façon dont on le pratique avec des outils non numériques d'ailleurs... C'est là une piste en tout cas bien plus stimulante que la guerre des vertus des supports !

Hubert Guillaud


Pourquoi la longue traîne ne marche pas ?

mardi 24 juin 2014 par lafeuille — économie, moteur de recommandation

Dans sa théorie de La longue traîne, Chris Anderson estimait que "les produits qui sont l'objet d'une faible demande ou qui n'ont qu'un faible volume de vente, peuvent représenter une part de marché égale ou supérieure aux best-sellers, si les canaux de distribution peuvent proposer assez de choix et créer les moyens de découvrir cette diversité". L'internet rendait possible l'exploitation de ce nouveau potentiel. En 2004, quand il publie son article (voir sa traduction) puis son livre, c'est l'engouement : sur internet, "le futur du business, c'est de vendre moins de chaque produit, mais plus de produits différents".

Le mythe de la longue traîne de la distribution online

Quelques années plus tard, pourtant, les premières études arrivent et la douche froide commence. "L'effet longue traîne est si faible qu'il ne peut entraîner aucune modification du marché et n'a pas d'impact sur la diversité culturelle", résumait Daniel Kaplan. Depuis, la longue traine n'a cessé d'être remise en cause jusqu'à devenir un mythe, un idéal...

En début d'année, Andrea Fradin pour Slate mettait définitivement au rebut la longue traîne, pour ne parler que de son exact contraire, l'effet superstar : les blockbusters vendent plus que jamais. Pire, le gagnant rafle tout. Ce que résumait très bien Thierry Crouzet sur son blog : "On assiste au phénomène inverse. La courbe s’est certes allongée, mais elle s’est creusée démesurément. On a quelques titres qui vendent énormément, puis tous les autres qui se disputent des miettes." Et Thierry de fustiger notre comportement moutonnier, la socialité de nos pratiques culturelles...

Bien sûr que nos pratiques ne sont pas suffisamment diverses. Elles le sont même de moins en moins. Mais est-ce à cause de notre manque de curiosité ?

Et bien peut-être pas.

It's economy stupid !

Marcello Vena (@marcellovena), responsable du numérique du groupe d'édition italien RCS Mediagroup avance dans une tribune pour le Digital Book World, une autre explication. Il dresse d'abord le même accablant constat : alors que 80% des ventes en numérique de son groupe provenaient de 23% des titres en 2011, en 2014, elles ne proviennent plus que de 14% des titres ! "A mesure que le marché numérique grossit, nos bestsellers prennent la plus grande part de nos marchés, pas la plus petite". Les têtes de gondoles ont connu une croissance plus rapide que la longue traîne, alors que le nombre de titres qui la compose a progressé 3 à 4 fois plus rapidement...

Mais d'où vient la chute de la longue traine ? De la concentration du marché numérique avance Marcello Vena. A mesure que la part des acteurs mondiaux se développe, la part des détaillants indépendants diminue de façon spectaculaire. La concentration de la vente de détail de titres numériques autour de quelques acteurs mondiaux rend impossible la promotion de la diversité éditoriale. "Plus le marché de détail est concentré entre quelques mains, moins un titre de la longue traine a de chance de se démarquer". Ce qui assèche la longue traine, c'est le manque de diversité des vendeurs de livres !

Marcello Vena fait référence à l'indice de Herfindahl-Hirschmann (HHI), un indice qui mesure la concentration d'un marché, entre 0 et 10 000. Plus un marché est monopolistique, plus il est concentré. Si une entreprise avait 100% d'un marché, son HHI serait de 10 000. Aux Etats-Unis, un marché avec un HHI de moins de 1500 sera considéré comme un marché compétitif. Entre 1500 et 2500, il sera considéré comme modérément concentré et au-delà de 2500 comme hautement concentré.

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Marcello Vena a utilisé les données de vente qu'Hachette a récemment divulguées pour expliquer le conflit qui l'oppose à Amazon, le HHI de Hachette serait entre 4234 et 4194. Au Royaume-Uni, il serait de 6253 et 6278... Et plus un marché est concentré, plus il a tendance à vendre de bestsellers, avance Marcello Vena. Appliqué aux résultats du numérique dans son groupe, il montre que le marché, d'années en années, est de plus en plus concentré.

C'est la concentration qui tue la diversité !

Si la longue traîne est un mythe, c'est donc avant tout parce que le marché de la distribution numérique est tronqué. Non seulement les moteurs de recommandations sont bridés pour favoriser les ventes plutôt que la découverte (si vous avez acheté un livre d'Eric Chevillard, le moteur vous en recommandera un autre du même auteur pour tenter de déclencher un achat supplémentaire, car vous aurez plus tendance à acheter un autre titre du même auteur qu'un titre recommandé dont vous ne connaissez rien), non seulement les plateformes sont d'une nullité crasse pour vous proposer des titres (à part la possibilité de consulter les nouveautés et les meilleures ventes au gré de quelques catégories, les sélections demeurent partout très pauvres), non seulement les recommandations sociales favorisent encore moins la diversité (on vous recommande toujours les plus partagés sur les autres) mais surtout, la concentration des ventes entre quelques plateformes mondiales (même si elles ont des déclinaisons nationales) ne favorise aucune diversité, et même de moins en moins à mesure que ces plateformes dominent.

Si la longue traine ne s'est pas réalisée, ce n'est pas tant que la théorie n'est pas valide, que les conditions économiques pour sa réalisation ne sont pas là. Les monopoles de fait de quelques gros acteurs, les moteurs de recommandation qui fonctionnent tous peu ou prou sur les mêmes critères, l'absence de travail éditorial de mise en avant ou de sélection sur la plupart des plateformes de ventes de livres... sont les facteurs premiers de cette fuite en avant. La bestsellerisation du monde est d'abord le fait des monopoles du numérique, des effets de concentration rendus plus importants. C'est bien en cela qu'il faut lire l'étude économique européenne que pointait le juriste Lionel Maurel dans un billet sur la question, qui montrait la baisse de fréquentation des films indépendants au cinéma, après la fermeture de la plateforme de partage Megaupload... Le manque de diversité de la recommandation est un piège, dont l'action se fait ressentir bien au-delà de ses effets directs, et la monopolisation du web nous y précipite.

Le problème n'est pas tant d'élargir la curiosité, que "trop de choix tue le choix", que l'hyperchoix culturel est anxiogène comme le souligne l'étude du cabinet Kurt Salmon révélée en préambule du Forum d'Avignon que pointe Sandrine Blanchard pour LeMonde, que de reconnaître que la concentration est devenu le problème principal qui nuit à la diversification.

Comme le disait Thierry Crouzet : "Nous devons œuvrer pour la longue traîne. Nous devons la bâtir. Elle n’adviendra pas par magie, juste par un effet positif de la technologie. Sans longue traîne, il n’existera aucune possibilité pour de nouvelles organisations du monde, pas plus que pour davantage d’intelligence collective."

Sauf qu'en l'occurrence, la technologie et plus précisément les monopoles qu'elle favorise, n'a aucun effet positif, au contraire. Nous sommes tous des moutons, mais notre environnement technique nous transforme encore plus en moutons !


Optimiser sa vitesse de lecture

samedi 1er mars 2014 par lafeuille — API, interface, lecture

Dans les Neurones de la lecture, le neuroscientifique Stanislas Dehaene expliquait que ceux qui lisent 400 à 500 mots par minutes sont non seulement de très bons lecteurs, mais sont proche de l'optimalité, car avec "le capteur rétinien dont nous disposons, il n'est sans doute pas possible de faire beaucoup mieux". Pourquoi ? Parce que ce sont nos saccades oculaires qui limitent notre vitesse de lecture. Il montrait que si on élimine la nécessité de bouger les yeux, un bon lecteur peut atteindre des vitesses de lecture faramineuses de 1100 à 1600 mots par minute. Et Dehaene d'imaginer que la présentation informatisée séquentielle rapide était certainement une méthode de lecture révolutionnaire pour demain.

Eh bien nous y sommes.

La startup Spritz propose une technologie de lecture séquentielle rapide qui n'a besoin que d'un minuscule écran (celui d'une montre connectée par exemple ou d'un téléphone mobile) pour accélérer radicalement votre vitesse de lecture. Avec Spritz, réglé sur 1000 mots à la minute, il ne vous faudra que 77 minutes pour lire le premier volume d'Harry Potter, explique Business Insider. Pour cela, comme l'explique la startup, il suffit de présenter des mots d'une manière optimale. La seule limite à votre vitesse de lecture devient votre capacité cognitive personnelle à reconnaître les mots et à traiter leur signification.

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Le système Spritz présentant des mots à une vitesse de 250 et 500 mots par minute.

Spritz n'est pas le seul système existant pour améliorer votre vitesse de lecture. L'application Velocity fonctionne sur le même principe, rapporte HuffingtonPost. Mais l'originalité supplémentaire de Spritz est que la technologie est disponible sous forme d'API, permettant d'imaginer des développeurs tiers l'utiliser pour l'intégrer à leurs équipements. Ce n'est donc pas vous qui allez utiliser une technologie particulière pour lire les contenus qui vous intéressent (pour autant qu'ils soient compatibles, et c'est bien le problème pour l'instant avec Velocity qui sait lire des articles de Pocket ou Instapaper ou du web, mais visiblement pas encore des epubs), mais demain de nouveaux équipements qui vont pouvoir vous la proposer afin que vos contenus s'y adaptent.

Reste à changer ses habitudes... à s'habituer à ce nouveau mode de lecture. Et force est de reconnaître que ce ne sera pas si simple... Les technologies semblent toujours s'ingénier à agrandir le fossé culturel. Reste à savoir enfin si le livre se joue en fonction play ? C'est-à-dire à comprendre ce que cette optimisation de la lecture signifie. Tous les livres peuvent-ils se lire ainsi ? La lecture n'est pas qu'optimisation. Face à un système qui nous transforme à notre tour en robot de lecture, où ménage-t-on un espace pour l'évasion, la rêverie, le retour sur soi ?

Mise à jour du 03/03/2014 : On me signale en commentaire que pour le navigateur Chrome, l'application Readline permet déjà d'optimiser votre lecture de n'importe quelle page web.

Avec raison, on me fait remarquer également que cette méthode de lecture rapide va plutôt à l'encontre de la plupart des méthodes de lecture rapides. La plupart d'entre elles consistent à poser le regard sur un groupe de mots ou sur la page pour en décrypter les éléments forts, à l'image de la technique Richaudeau, bien synthétisée ici. L'efficacité d'une méthode de lecture rapide ne se résume pas à la vitesse à laquelle elle permet de lire.


Du livre au web : de l’abonnement illimité… aux web services

jeudi 12 septembre 2013 par lafeuille — catalogue de livres électroniques, modèles économiques, web services

Beaucoup de startups voudraient devenir le Netflix ou le Spotify du livre électronique, c'est-à-dire proposer un abonnement illimité à un vaste catalogue de livres comme le propose Netflix pour la vidéo ou Spotify pour la musique… Reste que ce n'est pas si simple, notamment parce qu'il faut réussir avant tout à négocier un catalogue de titres conséquents pour réussir à attirer des abonnés. Beaucoup ont déjà échoué. Les éditeurs sont souvent réticents à participer à ces formules (voir notamment la discussion à ce sujet qui avait eu lieu il y a quelques mois sur le blog de Julien Simon ou sur celui de Virginie Clayssen), notamment parce que la rétribution des auteurs à la page vue est assez difficile à réaliser (et aussi parce qu'elle ne rapporte pas grand-chose), explique Laura Hazard Owen pour GigaOM. Il existe pourtant de nombreuses offres, comme la bibliothèque de prêt de livres pour Kindle (cf. "Amazon : l'industrialisation de la fidélisation") qui compte plus de 400 000 titres, mais qui sont pour l'essentiel des livres autopubliés dont personne n'a jamais entendu parler. On comprend pourquoi l'offre peine à convaincre…

Il y en a bien d'autres, comme l'espagnol 24symbols, le pionnier, qui permet d'accéder à quelques 15000 livres 20000 livres (précise José Rodriguez Ruibal en commentaire) pour l'essentiel provenant du domaine public . Unlimited de Marvel, pour la BD, qui permet d'accéder à 13000 comics pour 9,99$ par mois. BookBoard qui permet d'accéder à 400 livres pour enfants pour 4,99$ par mois. NextIssue qui permet d'accéder à 100 magazines pour 14,99$ par mois. Ou les Français YouBoox qui propose quelques 6000 titres et une offre premium à 9,99 euros par mois, Publie.net, bien sûr, qui propose un accès illimité à 600 titres pour 7,9 euros par mois, et surtout Izneo, qui propose une formule d'abonnement à son catalogue BD pour 15 BD par mois à 9,90 euros… (et je suis certain d'en oublier, comme l'allemand Skoobe…).

Autant dire que le Spotify du livre peine à advenir… Tant et si bien que nombreux commençaient à ne plus y croire, même Laura Hazard Owen (@laurahazardowen). Et pourtant, la voilà qui redevient enthousiaste avec l'ouverture au public de OysterBooks (@oyster) qui propose un accès à plus de 100 000 livres pour 9,95$ par mois.

Oyster

Puissances et limites de l'abonnement illimité


Ce qui fait la différence selon elle, c'est qu'Oyster propose un vrai catalogue : les 100 000 livres annoncés ne comptent pas les livres du domaine public. Oyster a passé des accords avec de vrais éditeurs (dont HarperCollins, le seul des 5 grands éditeurs américains à avoir signé avec Oyster, mais qui n'y présente qu'une partie de son catalogue, et d'autres éditeurs, plus petits, mais réputés comme Melville House, Houghton Mifflin Harcourt…). Certes, on n'y trouve pas les derniers bestsellers, mais on y trouve des livres dont tout le monde a entendu parler. Enfin, souligne la journaliste, l'application d'Oyster est bien conçue et très agréable à utiliser. Oyster est même doté de fonctions sociales permettant de suivre d'autres utilisateurs, de voir ce qu'ils lisent et de leur recommander des livres. Il dispose d'un algorithme de recommandation, mais qui doit encore s'améliorer, confit Eric Stromberg (@ericstromberg), le président d'Oyster.

Reste qu'Oyster a tout de même des défauts. Pour l'instant, il n'est disponible que sur iPhone. Une version pour iPad devrait être disponible pour l'automne. Mais surtout, c'est, comme toujours avec les services par abonnement, le modèle économique qui pose question. Car si l'offre est alléchante pour les gros lecteurs, elle l'est moins pour les plus faibles lecteurs, comme l'explique clairement Jérôme Marin pour leMonde.fr. Il faut lire au moins 20 livres par an pour rentabiliser le service par rapport à des achats à l'unité… Et seuls 14% des Américains lisent autant…


En fait, l'abonnement scie de lui-même la branche où il s'assoit. Il s'adresse aux plus gros lecteurs avant que d'aller conquérir de nouveaux publics, parce qu'il traite le volume plutôt que le service. Proposer une offre différente à l'abonnement de celle que l'on vend (par exemple des titres avec une couverture basique pour les abonnements) est une piste. Différencier la possession de l'usage (et donc jouer sur la durée de disponibilité du titre à l'abonnement par exemple) en est une autre. Proposer des fonctionnalités différentes entre le livre vendu et celui auquel on accède via un abonnement également.

Demain, l'abonnement ne suffira plus

Car l'avenir de l'abonnement pourrait être ailleurs que dans des catalogues toujours plus vastes. Peut-être se situe-t-il dans une offre plus intelligente que celle d'un simple catalogue, quand bien même il serait illimité. Peut-être consiste-t-il plutôt à passer d'un catalogue de livres à un service…

Dans l'édition numérique, tout le monde connaît Safari, l'offre d'abonnement de l'éditeur américain de livres informatiques O'Reilly, qui, pour 34 euros par mois vous donne accès à quelques 24 000 livres et vidéos d'informatique. Safari est toujours cité comme le modèle des formules d'abonnements à un catalogue spécialisé de livres électroniques, qui compte plusieurs éditeurs partenaires et plusieurs millions d'utilisateurs et qui est la seconde source de revenus de l'éditeur derrière ses ventes sur Amazon.

L'éditeur a profité de la pause estivale pour lancer une nouvelle offre, Safari Flow (@Safari_Flow), explique Peter Collingridge (@gunzalis), le responsable de Safari Books Online.

Safari Flow

Safari Flow s'appuie sur le catalogue de Safari Books, pour y ajouter une couche de personnalisation à la volée. "Ce qui est différent avec Safari Flow c'est la façon dont il analyse le comportement de lecture", explique Collingridge. Vous n'êtes plus seul face à un moteur de recherche pour trouver les livres, les chapitres et les extraits qui vous intéressent, mais face à un logiciel d'apprentissage automatique capable d'apprendre de ce que vous lisez pour personnaliser ses recommandations. L'idée est d'utiliser les Big Data pour trouver des extraits de livres correspondants à ce que vous lisez. Dis autrement, c'est rendre le catalogue de livres de l'éditeur intelligent. Le moteur de recommandation s'adapte à ce que lit le lecteur, son activité, ses centres d'intérêt, les tendances, pour l'aider à s'orienter vers des contenus complémentaires à ses lectures. Il recommande des chapitres ou des vidéos dans la base. Il ajoute des fonctions sociales pour recommander des chapitres, pour indiquer les passages préférés des lecteurs. Et Safari Flow indique aussi le temps de lecture restant… Son interface s'adapte à tous les terminaux et se synchronise facilement. Pour l'instant, Safari Flow est encore en bêta fermée… L'abonnement devrait être moins cher que celui de Safari Books, notamment parce que Safari Flow proposera certainement un peu moins de livres.

SafariFlow
Image : les sections populaires d'un livre dans Safari Flow.

Après le livre ?


L'expérience est intéressante à plus d'un titre. Elle montre notamment comment un éditeur passe d'un catalogue de livres à un tout autre service en ligne. Il montre comment on peut faire une autre exploitation de ses contenus. La différence entre Oyster et Safari Flow, repose tout entier dans la construction d'un service qui facilite toujours plus la personnalisation et la recommandation. Ce que montre Safari Flow, c'est que l'abonnement à un catalogue de titres ne suffira pas. Non seulement, il faudra proposer une cohérence éditoriale, mais plus encore un ensemble de services et de fonctionnalités pour ajouter de la valeur… Et que cette valeur aura peut-être plus d'importance que la taille du catalogue lui-même.

Ce que l'on peut regretter pour l'instant, c'est que Safari Flow soit encore un site construit autour de la marque de l'éditeur. Pour conquérir des gens qui ne connaissent pas les livres d'informatique de l'éditeur, n'aurait-il pas été plus judicieux de construire une autre marque et par là un autre service, comme un site se présentant comme un site d'autoformation ? Proposer plusieurs services de formation dédiés… Exploiter la base de contenu pour créer des sites d'actualité et de formation à certains langages de programmation ? Safari Flow montre que l'avenir des formes d'abonnements à des catalogues de livres est certainement de se présenter comme un tout autre service qu'un service de lecture. Dommage qu'il ne pousse pas cette logique à fond… Quand le futur appartient aux web services, l'avenir du livre n'est-il pas de ne plus en être ? De ne plus se présenter comme un livre ou un catalogue de livres, mais bien de les dépasser ?


Un GitHub pour les écrivains ?


samedi 7 septembre 2013 par lafeuille — auteur, Design, interface

GitHubGitHub est un service web d'hébergement et de gestion de développement de logiciels. Un espace social pour les codeurs, "une plateforme de collaboration logicielle ouverte" où les développeurs partagent codes et projets. Fort de 3,6 millions d'utilisateurs, rappelait la Technology Review, GitHub est devenu la plaque tournante de l'innovation logicielle.

On y trouve d'ailleurs bien d'autres choses que du code, rappelait Mikeal Rogers pour Wired : des données, des documents, des projets de loi… Pour Alex Howard d'O'Reilly Radar, l'avenir de GitHub va bien au-delà du code (même si celui-ci forme l'essentiel des échanges) : demain, la plateforme permettra de développer de nouveaux modes de collaboration politique au sein même des administrations…



La force de GitHub repose sur son système de contrôle de versions distribuées, permettant à tous ceux qui travaillent sur un projet d’avoir accès à tout le code source. Chaque modification unique est identifiée et permet à chaque développeur de coopérer sans nécessairement se coordonner, les modifications pouvant fusionner ou non. C'est ce qu'on appelle la coopération sans coordination, qui permet de faire travailler ensemble des communautés vastes et complexes, de manière non hiérarchique, comme l'expliquait Clay Shirky. Bien sûr, ce fonctionnement n'est pas sans poser quelques problèmes. Il favorise la domination du créateur originel d'un projet et la démultiplication des forks, des dupliquas de projets, des versions alternatives… comme l'expliquait Christophe Maximin. Il n'empêche, le réseau a connu un développement étonnant. A la base, pour assurer son fonctionnement, il suppose bien sûr de partager le code source d'un projet en rendant ce code plus décentralisé que jamais. Il repose sur une ouverture assez totale, bien loin des pratiques que l'on connaît dans l'écriture. Il suppose d'ouvrir son texte à la plus grande participation, même celles qu'on ne maîtrise pas et qui ne nous plaisent pas... Pas si facile que cela à accepter pour beaucoup d'écrivains.

Comme on le voit sur certains projets qui portent sur autre chose que du code, le principe d'un GitHub pourrait-il être appliqué à l'écriture ? Les écrivains seraient-ils prêts à partager leurs textes ? A les ouvrir ? A permettre à d'autres de les réécrire ? De les transformer, en partie ou en totalité ?


C'est l'idée que propose le développeur Loren Burton (@madebyloren) sur son blog, créer un GitHub pour les écrivains. Voilà plusieurs années que le développeur est un utilisateur enthousiaste de GitHub. Pour lui, une telle plateforme gagnerait pourtant beaucoup à accueillir d'autres publics que des codeurs… Cet espace de travail pourrait s'appliquer à n'importe quel document collaboratif, permettant à quelqu'un d'écrire un document, à un autre de proposer des corrections ou des bifurcations, simplement en le renommant ce qui créé une copie, une section… Ce correcteur pourrait alors demander à l'auteur initial une fusion des documents d'un clic, que l'auteur original peut accepter ou pas. Tout le monde a accès à ce qui a été modifié, ligne par ligne, comme dans les archives de Wikipédia.


Image : capture d'écran de l'interface de Penflip par Loren Burton.


Bien sûr, pour arriver cela, estime Loren Burton, il faut un peu nettoyer GitHub de son langage technique, il faut que le système reconnaisse des mots plutôt que des lignes de codes… Mais des auteurs se sont déjà servi de GitHub pour écrire un livre, un manuel sur l'homotopie écrit par 40 mathématiciens en moins de 6 mois. Bien que le livre ait fini par être publié, les auteurs continuent encore leurs itérations sur GitHub... Pour les auteurs, GitHub leur a permis de réussir une collaboration à 40, là où la plupart des outils de synchronisation de fichiers auraient échoués, expliquent-ils. GitHub a servi pour archiver le texte et ses versions, mais aussi comme outil de planification et de discussion. Et s'est avéré un système de contrôle de révisions incroyable.

Et Loren Burton de se prendre à rêver de voir naître une telle plateforme pour les romanciers, les chercheurs, les enseignants, les doctorants, les scénaristes… Imaginez un professeur permettant à ses élèves de faire des versions d'un même problème…

Home page de Penflip

Loren Burton s'est donc attablé au problème. Il développe Penflip, pour l'instant encore en version alpha. Un GitHub avec une interface optimisée pour les écrivains… comportant un éditeur intégré au navigateur, des fichiers de base pour aider à la structuration de différents types de documents écrits, une fonction de publication en un clic permettant de convertir le texte en .pdf, .epub, .mobi… Visiblement, Loren Burton a lu les critiques de Konrad Lawson sur les limites de GitHub pour les écrivains, celles de Marc Scott qui expliquait comment utiliser GitHub pour les enseignants ou les encouragements de Macrio von Muhlen à créer un GitHub pour la science

Autant dire qu'on attend la sortie de Penflip !


Du livre au web : de l’édition électronique à la « web édition »

vendredi 26 juillet 2013 par lafeuille — autoedition, économie, gratuit, modèles économiques, mutations

Voilà longtemps que le développeur et designer Craig Mod réfléchit au basculement de l'édition à l'édition web. Dans un essai publié en 2010, Les livres à l'âge de l'iPad, il expliquait déjà que "Dans les livres imprimés, la propagation de la double page du livre a été notre toile. Il est facile de penser de même à propos de l'iPad. Il ne faut pas. La toile de l'iPad doit être considérée d'une manière qui reconnaisse les limites physiques de l'appareil, tout en embrassant l'illimité efficacité de ce nouvel espace. Nous allons voir de nouvelles formes de narration se dégager de cette nouvelle toile. C'est une occasion de redéfinir des modes de conversation entre le lecteur et le contenu."

Quand le livre retourne au web

En octobre 2012, prolongeant sa réflexion, il expliquait pour CNN comment les magazines seront à jamais transformés par l'iPad. En devant électronique, expliquait-il, les magazines perdent leurs frontières et leurs sommets. En papier, les livres et les magazines avaient un début et une fin et offraient à leurs lecteurs un sentiment de complétude, que le lecteur ne retrouve pas avec l'électronique, car il ne voit pas comment ils se terminent, c'est-à-dire ni où termine le volume, ni où se termine la page.

Citant Ted Nelson, l'inventeur du terme hypertexte, il évoque un autre néologisme de Nelson pour exprimer cette confusion nouvelle du passage de la page à l'écran, l'intertwingularity, c'est-à-dire l'interconnexion des connaissances qui ne peut se diviser d'une manière parfaitement ordonnée. Pour Nelson, "les structures hiérarchiques et séquentielles, particulièrement populaires depuis Gutenberg, sont généralement forcées et artificielles". L'interconnexion de tout, leur remixage, leurs référencements croisés, ne peuvent se résumer à une hiérarchie unique, comme nous le proposait le livre. C'est cette intertwingularity qui rend la navigation dans le contenu numérique si stressante (mais certainement aussi si stimulante). "Si nous avons inventé les écrans, c’est certainement parce que le support du livre ne suffisait pas à satisfaire nos attentes", reconnaissait avec raison le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron dans un très stimulante mise en parallèle de la culture des livres et de la culture des écrans.

Cette manière dont Craig Mod évoque la finitude des contenus et leur matérialisation est un moyen de nous faire comprendre la différence entre un magazine et l'application d'un magazine, entre un livre et son double numérique. Comme le souligne le développeur et designer dans son manifeste sur la Publication Subcompacte. Pour comprendre ces nouvelles formes d'édition, Mod nous invite à observer deux publications exemplaires : The Magazine et Matter. Des publications qui ne sont ni un site web, ni un magazine, ni un livre...

la publication subcompacte de The Magazine, vue par Craig Mod
Image : la publication subcompacte de The Magazine, vue par Craig Mod.

Ces exemples montrent ce qu'il se passe quand on tente de dépasser le skeuomorphisme et l'homothétie que nous évoquions précédemment. Ici, l'éditeur part de son savoir-faire éditorial, mais propose une forme et un modèle de distribution adapté au numérique, accessible à la fois en ligne et sous forme d'applications.

Ces publications "subcompactes" comme il les appelle, répondent à un ensemble de qualités simples : ce sont de petites publications, avec des fichiers de petite taille, des prix adaptés, un calendrier de publication fluide, où l'on scroll les articles, qui proposent une navigation claire, basée sur du HTML, et compatible avec le web ouvert (c'est-à-dire indexables et accessibles en ligne et pas seulement sous forme d'applications). "The Magazine est en effet moins coûteux, plus simple, plus petit et plus pratique que la plupart des applications existantes."

Ce que montrent ces deux exemples, c'est que, contrairement à ce que nous ont fait croire les magasins de livres électroniques fermés d'Amazon ou Apple, la publication ne peut pas se passer du web. Pour conquérir de nouveaux publics, la publication ne peut se réfugier uniquement dans des écosystèmes fermés sur le livre comme le proposent les magasins d'Apple, d'Amazon ou Google... Elle ne peut se couper du web, y être inaccessible. Au contraire. Elle a besoin de diversifier ses "modes d'existence", d'être cherchable, trouvable, accessible... et bien sûr, trouver de nouvelles formes de revenus... en ligne

De nouvelles formes de magazines ou de nouvelles formes de financement ?

Face aux difficultés à venir d'élargissement des publics, nombreux sont ceux qui réfléchissent à élargir leurs business modèles en ligne, au moins pour se donner d'autres perspectives. Pour PaidContent, Laura Hazard Owen évoquait récemment quelques startups éditoriales à surveiller, dont 3 étaient justement des plateformes pour créer des magazines sur tous supports : comme Periodical, Creatavist et 29th Street Publishing.

Periodical, exemple de plateforme subcompacte
Image : Periodical, exemple de plateforme subcompacte.

En parallèle à ces plateformes, des systèmes de murs payants ou des solutions de micropaiements se simplifient et se démocratisent, permettant justement à de petits acteurs de les implémenter. Parmi ces nouveaux acteurs, il y a bien sûr Google Wallet qui vise à faciliter les micropaiements (voir notamment les expérimentations que Google a lancées permettant d'acheter pour quelques centimes et très simplement un article et le rendent partiellement innaccessible autrement). Google Wallet va élargir les possibilités de micropaiement en permettant par exemple d'attacher de l'argent à ses e-mails, comme l'expliquait Olivier Ertzscheid.

Comment Google Wallet vous incite à acheter un article
Image : Comment Google Wallet vous incite à acheter un article... après vous en avoir donné un aperçu ou le début.

Mais il y a d'autres solutions, par exemple TinyPass ou Press+ qu'évoquait PaidContent dans un autre article. Quelques blogueurs américains ont franchit le pas, comme le célèbre blogueur politique Andrew Sullivan qui en 6 mois a réussi à réunir 26 000 souscripteurs payants et 715 000 $ et est en passe de réussir son pari. Bien sûr, tout le monde n'a pas sa célébrité, mais son exemple montre néanmoins que d'autres formes de financement sont possibles et que les démultiplier est en tout cas toujours plus intéressant que de faire reposer son modèle économique sur une seule solution voir trop peu d'opérateurs.

A sa manière le projet de web édition de Publie.net cherche également de nouvelles formes de financement en ligne en proposant pour le prix de l'abonnement annuel au catalogue de livres électroniques de Publie.net d'accéder à un magazine en ligne - Nerval.fr - et à certains sites et contenus web, notamment certains contenus du site de François Bon, le Tiers Livre (voir ses explications sur ce projet). Bien sûr, dans le cadre de cette expérience - comme dans le cadre de bien des autres évoquées - la valorisation demeure symbolique. Mais il me semble qu'on est bien en présence d'une bascule de l'édition vers le web.


Image : Nerval, le magazine au format web edition de Publie.net.

Les formes de monétisations demeurent bien le nerf de la guerre. Le reportage multimédia du New York Times, Snow Fall a certes été un succès d'audience et d'estime (plus de 3 millions de visiteurs, passant en moyenne 12 minutes sur le projet), mais il ne l'a pas été en matière de monétisation, comme le soulignait Marie-Catherine Beuth. Car toute la difficulté repose à la fois sur la possibilité d'accéder et de limiter l'accès, de rendre le contenu disponible, mais également indisponible pour que les gens paient pour y accéder pleinement.

On ne n'explora pas de nouveaux formats sans poser la question de leur rentabilité et donc sans explorer de nouvelles formes de monétisation. En fait, si la web édition devient envisageable, ce n'est pas parce que les outils de publication sont accessibles (ils le sont depuis longtemps), mais c'est parce que des perspectives de monétisation semblent devenir enfin possibles. Si l'édition électronique se tourne vers la web édition, c'est certes pour conquérir des publics, pour devenir plus accessible..., mais aussi pour trouver de nouvelles formes de débouchés, même si pour beaucoup d'expériences, on en est encore loin.


Du livre au web : l’usage du livre électronique diminue-t-il ?

jeudi 4 juillet 2013 par lafeuille — édition électronique, mutations

L'homothétie ("c’est-à-dire reproduisant à l’identique l’information contenue dans le livre imprimé, tout en admettant certains enrichissements comme un moteur de recherche interne, par exemple") et le skeuomorphisme des liseuses (le skeumorphisme est "un élément de design dont la forme n'est pas directement liée à la fonction, mais qui reproduit de manière ornementale un élément qui était nécessaire dans l'objet d'origine", par exemple le fait de tourner les pages d'un livre électronique sur une liseuse ou une tablette) nous a fait croire, qu'en passant du papier à l'électronique, nous pourrions conserver la page du livre. Cette technostalgie n'aura eu qu'un temps. Avec le passage des pages des liseuses à l'écran des tablettes, les lecteurs sont bel et bien en train de passer de la page à l'écran. Ce n'est pas qu'une question de support ou de technologie, comme l'expliquait Nicholas Carr, mais bien un changement de dispositif qui va avoir d'importantes conséquences dans la manière dont on pense et produit du livre au format électronique. L'ebook à l'heure des tablettes ne ressemblera pas à l'ebook à l'heure des liseuses. Comme le soulignait encore Nicholas Carr, si les lecteurs de livres continuent à passer de la page à l'écran, comme le suggère une récente étude du Pew Internet, "les textes des livres finiront par être affichés dans un cadre radicalement différent de celui de la page imprimée".

Le scrolling dans iBooksEt la remise en question provient avant tout du premier logiciel de lecture sur tablette, l'iBooks d'Apple, qui, depuis octobre 2012 et sa version 3.0, introduit le scrolling, c'est-à-dire qu'il permet de transformer le livre dont on tournait les pages, singeant là nos livres papiers, en un long rouleau de texte. Nous repassons du codex au volumen, de la page de livre à celle du navigateur. Nous nous détournons du son de la page qui se tourne pour revenir aux ascenseurs silencieux de la page web. Nous quittons la référence au papier pour revenir à celle du web.

L'usage du livre électronique diminue-t-il ?

Le problème des livres enfermés dans des applications de lecture et d'achat comme l'iBooks d'Apple, c'est qu'ils ne s'adressent qu'aux lecteurs de livres. Le risque d'enfermer les livres uniquement dans des conteneurs dédiés est de laisser sur le côté ceux qui ne lisent pas. Ceux qui ne lisent pas n'iront pas se perdre dans l'iBookstore d'Apple. Ils liront peut-être d'autres choses en ligne, mais n'arriveront jamais jusqu'aux livres.

Le temps passé sur des appareils connectés iOS ou Android

On le voit bien d'ailleurs, quand Flurry étudie le temps passé sur smartphone ou tablette : sur les 2h38 qu'un utilisateur moyen passe sur son smartphone ou sa tablette, il passe 80% de son temps dans des applications et 20% à naviguer, et dans ce temps consacré aux applications, la lecture de livre a disparu des radars. Quand on regarde l'usage des tablettes et smartphone, la lecture (de livre) occupe une part toujours plus faible des usages à mesure que le nombre d'utilisateurs augmente.

La loyauté par types d'application en 2009 La loyauté par type d'application en 2012
Images : la loyauté par type d'application en 2009 et en 2012 par Flurry permet d'observer le déplacement de la lecture.

Quand on observe la fréquence d'usage des applications de lecture par semaine et dans la durée, on se rend compte qu'entre 2009 et 2012, l'usage des applications de lecture s'est effondré. En 2009, on utilisait des applications de lecture très fréquemment chaque semaine, mais sur une durée assez courte (le temps de lire le livre), en 2012, la fréquence d'accès à une application de lecture est tombée et la durée de lecture s'est allongée. Les livres électroniques ne sont plus dans les usages intensifs sur une période de temps limitée, mais sont entrés dans la catégorie des usages occasionnels.

Alors certes, la vente de livres booste les résultats des ventes de contenus d'Apple, en grande partie parce que les livres sont les contenus les plus chers (par rapport aux applications, à la musique et même par rapport aux films), reste que la croissance générale n'en a pas moins ralenti comme l'explique Nicholas Carr en rapportant les chiffres de l'association des éditeurs américains.

L'ARPU de l'iTunes Store, estimé par Horace Dediu

Certes, le livre électronique commence enfin à apparaître dans le chiffre d'affaire moyen par utilisateur d'un compte iTunes, explique Horace Dediu dans ses estimations. Ce chiffre d'affaires moyen s'établit autour de 40$ par utilisateur, alors qu'il était à plus de 100$ en 2007. Mais dans le même temps, le nombre de possesseurs d'un compte iTunes a plus que doublé, pour atteindre les quelque 500 millions de comptes. Et si l'on en croit les graphes de Dediu (à prendre avec modération), la part du livre par rapport aux autres produits d'iTunes ne progresse pas. La vidéo non plus. La musique régresse, les logiciels aussi, alors que les applications se taillent la part du lion.

La part des revenus d'iTunes par médias

Dans un autre billet, datant de mars, Horace Dediu montre la part des revenus d'iTunes par média qui nous renvoie une autre image du marché, en montrant une part du livre électronique assez stable depuis la fin 2010.

Il est toujours difficile d'interpréter tous ces chiffres, provenant de sources multiples, quand les grands acteurs de la vente de livres électroniques ne cherchent pas à être diserts. Il semble néanmoins clair qu'à mesure que les tablettes et smartphones se généralisent, le nombre total de livres électroniques vendus progresse, mécaniquement. Mais il n'est pas sûr, quand on y regarde de près que la lecture progresse réellement, dans les usages. Bien au contraire.

On comprendra alors qu'éditeurs comme auteurs commencent à envisager sérieusement à exploiter d'autres canaux de diffusion, comme le web. Le livre électronique ne se suffira pas à lui-même. Le moment e-book n'est pas clos, mais on sent qu'il est déjà en train de tourner.


Le livre comme URL

lundi 3 juin 2013 par lafeuille — édition électronique

Hugh McGuire (blog, @hughmcguire), le fondateur de Pressbooks, a fait une proposition à la dernière Book Expo, où il était invité avec quelques autres à proposer une perspective visionnaire pour l'évolution du livre numérique : faire de chaque livre une URL !

Book as URL from Hugh McGuire

Comme il l'explique dans sa présentation et sur son blog, l'idée est simple. Chaque livre devrait avoir une URL dédiée, du type : http://publisher.com/isbn/title-by-author

Laissons de côté les livres ayant plusieurs éditeurs ou un grand nombre d'auteurs, pouvant poser des problèmes spécifiques, et continuons de regarder ce que propose Hugh McGuire, pour comprendre à quoi pourrait être utile cette idée d'apparence très simple.

Le but d'une telle démarche est de permettre au livre d'avoir une existence en ligne comme un objet de données structuré. Cet accès en ligne permettrait à chaque livre de proposer ses métadonnées (image de couverture, auteur, description, mots clefs, date de publication, catégories...). Chaque livre pourrait agréger des métadonnées externes, via des API, depuis des services tiers et récupérer ainsi les critiques qui pointent sur cette URL d'où qu'elles proviennent, des données provenant des bibliothèques ou des libraires sur la disponibilité du titre, des liens externes faisant référence au livre ou à l'auteur. Le "livre" pourrait également récupérer les annotations, commentaires et les passages surlignés des différents systèmes d'annotations aujourd'hui très dispersés et permettrait de les lier au texte lui-même ("le livre pourrait agréger les conversations sur lui-même").

Le livre pourrait permettre de créer un "accès web poreux" sur le modèle du mur payant du New York Times ou de Google Books, permettant aux liens externes d'accéder au contenu du livre lui-même et offrant au lecteur provenant du web la possibilité de lire X% du livre avant d'être contraint de payer... En fait, dans le schéma d'Hugh McGuire, l'URL ne donne pas accès seulement aux métadonnées du livre, mais bien au livre lui-même, même si ce n'est pas dans son entier. Le livre n'est plus un fichier, mais une URL, un contenu en ligne pleinement intégré dans le web.

Ce système aurait l'avantage, bien sûr, de permettre aux livres de se lier les uns les autres, d'une manière profonde, jusqu'au coeur du texte, des citations. Bien sûr, cela permettrait d'extraire des chiffres de consultation précis, de créer des index structurés accessibles en ligne... Et bien sûr, l'ensemble proposerait des API afin que d'autres systèmes aient accès à certaines données.

Bien sûr, en énumérant cet objectif, Hugh McGuire pense à PressBooks, le service de publication de livres en ligne qu'il a mis en place, qui permet à la fois de publier son livre en ligne (en déterminant ce qui est accessible et ce qui ne l'est pas) et d'en récupérer le fichier automatiquement pour le vendre chez les différents libraires en ligne. Bien sûr, PressBooks n'est pas encore au niveau du rêve d'Hugh McGuire, mais peut-être qu'il s'en approchera peu à peu... Le rêve que Google formalisait pour le livre dans la première version de Google Books en 2004 à son seul profit, s'entrouve à nouveau ici, avec une réalisation totalement distribuée que chaque acteur peut maîtriser.

Reste à savoir si la proposition de valeur de cette URL est suffisante. Sans contexte pour l'auteur et l'éditeur, même si la proposition masque une tension de fond dans la répartition des rôles de l'un et de l'autre... Est-ce à l'éditeur ou à l'auteur d'accueillir la version numérique de son livre ?

La proposition de valeur est-elle aussi claire pour le lecteur ? Aujourd'hui, nombre d'entre eux ont tendance à faire un lien vers le site de l'auteur ou vers le livre provenant d'un libraire en ligne (surtout quand celui-ci lui verse une rétrocommission si le lien cliqué aboutit à une vente, selon le principe de l'affiliation). Le fait de faire apparaître les critiques, de les référencer, de donner de la visibilité aux liens qui pointent vers un titre est effectivement un avantage... mais est-ce suffisant ? En fait, si l'on souhaite prolonger l'idée d'Hugh McGuire, il faudrait aussi que cette URL permette de vendre le contenu et de faire de l'affiliation depuis les liens qui le référencent.

Techniquement tout cela devrait être à peu près possible. Mais le plus grand écueil à cette belle idée est qu'elle demande de faire une bascule conceptuelle majeure. Celle de penser que le web est premier. Celle de penser que les silos de ventes risquent d'avoir une durée de vie limitée. Celle de passer à l'étape d'après le livre numérique... et l'assumer.


De la dédicace au webcast : où sont les événements littéraires en ligne et en direct ?

mercredi 22 mai 2013 par lafeuille — auteur, marketing, vidéo

A l'heure des livres électroniques, la séance de dédicace semble creuser un fossé dans la relation au lecteur entre l'auteur de livres électroniques et l'auteur de livres en papier. Si le public qui vient écouter un auteur peut-être aussi nombreux quelque soit le support sur lequel écrit l'auteur, la séance de dédicace fait le succès des foires du livre traditionnelles et laisse les stands des éditeurs électroniques déserts. Ces derniers ne proposent ni livres à vendre, ni livres à signer.


Image : un exemplaire de Toros y toreros de Picasso dédicacé à Prévert provenant de chez Drouot.

Quelques solutions existent, rappelle Beth Bacon, éditrice numérique de livres pour enfants sur Pixel Titles et animatrice d'e-books and kids, pour le Digital Book World. Et de lister quelques solutions comme AuthorGraph, lancée depuis 2 ans, où quelques 700 auteurs proposent à ceux qui le veulent de recevoir une dédicace de leurs livres. Pour cela, il suffit de la demander à l'auteur de son choix, gratuitement. En échange, le lecteur reçoit une image de la couverture du livre et sa dédicace personnalisée. Simple. Mais le système ne favorise pas la vente. Et la signature ne s'insère pas dans le livre : elle reste une image indépendante de tout support. Un peu court.

Autre possibilité, Autography est un logiciel qui insert un message personnalisé et une signature dans un média numérique. Autography, permet à un auteur de signer une page (qui peut être graphiquement personnalisée ou qui peut inclure une photo de l'auteur ou du lecteur avec l'auteur si la signature a lieu lors d'un évènement) qui s'insert après la couverture d'un livre électronique quelque soit son format. La solution semble idéale... reste que la formule est un peu lourde à mettre en place et que le prix à la charge de l'éditeur est basé sur un modèle d'agence (Autography prélève 30% de commission sur le prix du livre). Le fonctionnement est également assez compliqué. L'auteur dédicace l'ouvrage depuis un iPad. Le lecteur reçoit un e-mail pour se rendre dans l'application d'Autography, paye et télécharge le livre. Impossible donc d'insérer une signature dans un livre déjà acheté... L'auteur peut même dédicacer un extrait gratuit et, si le lecteur achète le livre via l'application d'Autography, recevra ensuite le livre entier avec la dédicace insérée. Bref, si le processus est plus satisfaisant, tout le processus se fait au bénéfice d'Autography. Aucun libraire ne proposera une rencontre avec un outil qui le détrousse au profit d'un autre bénéficiaire, on le comprend.


Image : Jonathan Franzen en séance de dédicace à Berlin en 2009, photographié par Renaat. Que signerons-nous quand tous les contenus seront dématérialisés ?

MyWrite, créé par l'auteur américain Paul Cooley, est une application iPad gratuite que l'auteur doit télécharger. Après y avoir écrit une dédicace, l'application créé un lien qu'il envoie par e-mail au lecteur. L'auteur signe une page blanche qui n'est pas très personnalisable pour l'instant (il choisit juste la couleur, comme l'explique cette vidéo), d'un clic, la page est incorporée dans le livre (que l'auteur a déposé préalablement sur MyWrite) et l'ensemble est envoyé au lecteur. Pour utiliser l'application, ici, c'est l'auteur qui paye le service 20$ pour 100 signatures sur 1 seul titre... (voir les tarifs). Si MyWrite envoie le titre, il ne prend par contre aucun pourcentage dessus. Mieux, c'est à l'auteur de collecter le paiement directement auprès de l'acheteur et de valider l'envoi via l'application. De quoi remettre un peu d'échanges sonnant et trébuchant entre l'auteur et son public, comme on le voit bien souvent dans les foires. Une solution qui ne plaira pas beaucoup aux libraires - quoique, auteurs et libraires peuvent toujours s'arranger -, pas du tout aux éditeurs (facile pour l'auteur de proposer cette formule en douce, une seule copie de son livre suffit pour en proposer 100) mais plutôt idéale pour les salons et foires, pour les auteurs indépendants ou autoédités, qui peuvent ainsi vendre par devers eux et directement des exemplaires de leurs livres électroniques. La formule favorise l'échange direct.

A ma connaissance (mais je peux me tromper...), expliquait Teleread, le lecteur de Barnes&Noble, le Nook color, était le seul appareil de lecture qui permettait de signer un livre directement depuis l'écran du lecteur. La signature de l'auteur écrite au stylet depuis l'appareil de l'utilisateur était intégrée comme une note dans le livre, ce qui n'était pas une mise en valeur élégante. Visiblement, la fonctionnalité a disparu avec les nouvelles versions de la tablette.

Et puis c’est tout visiblement.

Autant le dire, ces solutions ne sont pas vraiment satisfaisantes. En fait, le principal reproche qu'on peut leur faire c'est qu'elles ne prennent pas vraiment en compte la manière dont se font les signatures le plus souvent (en librairie ou via un libraire notamment) et qu'aucune ne permet d'être insérée dans un livre déjà acheté.

Le commentaire a-t-il remplacé la dédicace ?

Reste que le désir de créer un lien personnel entre l'auteur et le lecteur persiste. Bien sûr, cette relation a pris d'autres formes, comme celle de suivre le profil Facebook de l'auteur, le fil RSS de son site, son fil Twitter ou de venir commenter ses billets. Le plaisir de la considération que donnait la signature de l'exemplaire a été remplacé par la réponse au commentaire, le retweet ou la rediffusion des informations que publie l'auteur...

Reste que la lecture, la rencontre sont désormais devenues un moment qui ne sait plus comment se terminer. Ce petit moment de rencontre entre l'auteur et son lecteur, la vente, la signature étaient un moment fort de l'échange. Beth Bacon rappelle combien la signature demeure un outil important de la construction de la relation, un moyen de remercier les lecteurs "loyaux" - et une façon de se constituer une très bonne base de données marketing de ses lecteurs les plus fidèles, ceux qui auront le plus tendance à participer au précieux bouche-à-oreille derrière lequel courent auteurs comme éditeurs.

Ces exemples de systèmes de dédicaces électroniques montrent tout de même un déplacement de la notion de promotion, qui se décentre du libraire et de l'éditeur, à l'auteur. Et ce déplacement explique peut-être pourquoi ces solutions ne sont pas vraiment satisfaisantes. Tant que le libraire ne pourra pas organiser de signature électronique, il y a de grandes chances que ces solutions soient peu adoptées. Et le risque, bien sûr, est que demain ce soit Amazon, Apple ou Google, qui les premiers proposent une solution mieux adaptée.

De la rencontre au webcasts

Les rencontres avec les auteurs sont encore assez peu retransmises en direct. Certaines librairies - notamment Mollat ou Dialogues - proposent podcasts, vidéos, audio... (la rubrique écouter/voir), un louable effort d'accès aux enregistrements des rencontres ou d'interviews qu'elles organisent sans qu'elles soient toujours récompensées par une audience en ligne à la hauteur de la qualité de ces émissions (une exploitation tierce auprès d'autres supports médias notamment, un meilleur référencement y aiderait certainement).


Vidéo : Jean Echenoz présente 14, l'une des 400 vidéos proposée par la librairie Mollat depuis plus de 3 ans.

Reste que les retransmissions en direct de rencontres sont encore rares (il faut dire que ce n'est pas si simple à mettre en place, car outre la réalisation logistique, il faut encore assurer la logistique des échanges en ligne). Et on attend toujours les webcasts uniquement en ligne, en direct, permettant à des internautes d'échanger avec des auteurs, d'organiser le tchat via un modérateur, comme le font (sans la vidéo) les formules de tchats de bien des médias comme ceux du Monde.fr... ou les formules de vidéo en direct (comme celles de Mediapart). Finalement, il est presque surprenant qu'on trouve si peu de webcasts d'écrivains en ligne... L'intégration de Google Wallet à Gmail demain (permettant d'envoyer de l'argent en pièce jointe), puis à Hangout et YouTube après-demain, permettra toujours plus de solutions de financement simples et rapides pour des médiateurs toujours plus petits, mais décidés.

Là encore, une solution permettant de vendre directement aux auditeurs un contenu personnalisé associé - des exemplaires de livres dématérialisés - serait assurément un plus permettant de rentabiliser l'opération logistique.

Comme quoi, il y a encore des innovations à concrétiser.


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