"L’auteur jouit, sa vie durant, du droit exclusif d’exploiter son oeuvre sous quelque forme que ce soit et d’en tirer un profit pécuniaire.
Au décès de l’auteur, ce droit persiste au bénéfice de ses ayants droit pendant l’année civile en cours et les soixante-dix années qui suivent."
Tel est le principe du Code de la propriété intellectuelle tel que défini par la loi. On pourrait vouloir y redire quelque chose (notamment, baisser la durée de la propriété, à mon avis bien trop longue), mais, en attendant, la propriété intellectuelle est ainsi faite.
Le ministère de la Culture, le Syndicat national des éditeurs, la Société des gens de lettres et la BNF ont décidé d'aménager le Code de la propriété intellectuelle, par une loi, votée par le Parlement le 1er mars 2012 (la loi n°2012-287). Cette modification met en place les conditions juridiques relatives à l'exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle et rend ainsi possible la numérisation de ces livres en évitant le réexamen de chaque contrat d’édition au cas par cas.
"Cette loi introduit un aménagement de l'exercice du droit d'auteur sans remise en cause du principe de ce droit ni de la titularité des ayants droit moraux et patrimoniaux ; et prévoit que l'exercice des droits numériques sur les livres indisponibles puisse être transféré à une société de gestion collective agréée, qui agit au nom des titulaires de droits."
Contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, cette modification remet bien en cause le principe du droit d'auteur puisqu'elle explique que les oeuvres indisponibles (c'est-à-dire non exploitées commercialement) d'auteurs publiés entre le 1er janvier 1901 et le 31 décembre 2000 peuvent être numérisées et commercialisées sans le consentement des auteurs au profit d'une société de gestion collective (on ne sait pas encore ni qui elle sera si ce sera la Sofia, ni ce qu'elle fera de cet argent).
A terme, c'est 500 000 livres qui seront ainsi soustraits au droit d'auteur, comme le précise depuis novembre la feuille de route de ce projet d'exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle (.pdf). En attendant, une première liste de 60 000 titres a été publiée dans un registre (baptisé Relire) maintenu par la BNF (chaque année, au 21 mars, une nouvelle liste de titres retenus par le Comité scientifique du projet sera publiée). Auteurs, éditeurs et ayants droit sont invités à aller chercher par eux-mêmes dans le registre si certains de leurs titres ont été sélectionnés. Aucun ne recevra de courrier...
Si c'est le cas, ils peuvent soit accepter la mise en gestion collective. Soit la refuser par une démarche assez lourde, puisqu'elle nécessite déjà d'avoir connaissance du lancement de cette base, d'avoir l'internet, de remplir un formulaire ad hoc, d'y joindre une copie recto-verso de sa carte d'identité (!!!) et une déclaration sur l'honneur de sa qualité d'auteur. Enfin, il faudrait répéter cette procédure pour chaque livre (!!!) et ce, chaque 21 mars, à la publication de chaque nouvelle liste de titres publiés.

Image : la réaction de l'auteur de Bande Dessinées Joseph Béhé sur Facebook.
On l'imagine, les réactions ne se sont pas fait attendre et en dresser la liste est déjà devenu impossible. Les écrivains sont nombreux à s'indigner après avoir découvert certaines de leurs oeuvres dans le registre. François Bon, Benoît Peeters ou Ayerdhal, qui avait lancé le collectif du droit du serf pour s'opposer dès l'origine au projet... mais aussi le groupement BD du Syndicat national des auteurs et compositeurs...
"Pour deux auteurs mes aînés, pour lesquels j’ai amitié et respect, autant pour l’homme que pour l’artiste, 9 livres de Jacques Roubaud, et 10 livres de Bernard Noël. Voilà 2 de nos plus considérables auteurs, de stature internationale. Ils ont chacun, cette année, 82 ans. Cher Jacques, cher Bernard : on les condamne, à 80 ans passés, à envoyer à la BNF leur carte d’identité et leur déclaration sur l’honneur, plus 9 fois le formulaire, pour réclamer leurs biens spoliés, du ramassis de petites oeuvres dans l’interstice de l’oeuvre principale. Eh, la BNF, chez Bernard Noël il y a plein de magnifiques tableaux de grands peintres comme Roman Opalka ou Colette Deblé, ses amis : tu ne veux pas aller lui en piquer un, aussi ?
En plus, tous les conservateurs de la BNF vous diront que Jacques Roubaud continue de traîner bien souvent ses pataugas dans les salles de lecture – vous n’auriez pas pu le prévenir ? Et Bernard Noël, POL a entamé la publication de ses oeuvres complètes. En admettant que nous n’ayez pas son e-mail, à nonoleon (c’est comme ça que commence son mail), POL ça ne vous dit rien, ça ne figure pas dans vos répertoires ?
Là, c’est la goujaterie qui s’ajoute au vol. Je n’aurais jamais cru ça de mon pays. Je croyais aussi que la BNF était précisément une institution qui se portait garante que certains territoires resteraient à l’écart de la cochonnerie du monde.
J’ai honte. Juste : je ne me laisserai pas faire. Et vous appelle vous tous, auteurs, et même vous tous, qui n’avez pas jugé utile de venir expérimenter avec nous la diffusion numérique, qui n’est pas une affaire de moulinette et de vente au kilo, mais d’accompagnement, de mise en place, de propulsion, de solidarité réseau, à aller farfouiller dans le champ recherche de la caverne des voleurs – ne les laissez pas vous spolier, faites la demande de retrait. Transmettez le message autour de vous, à chacun de vos amis auteurs concernés.
Merde à l’État, merde à la BNF. Ils n’ont plus notre confiance. Nous avons tout accepté, et même notre réduction à l’état de quasi clodo. Mais le pur dépouillement, vol par effraction, parce que notre travail c’est notre seul bien, on ne laissera pas passer."
"Auteurs, contre Etat voleur, réclamez vos droits !", François Bon, 23 mars 2013
Voilà qui contraste avec l'avis de Vincent Montage, président du Syndicat national de l’édition depuis juin 2012, dans une interview pour Libération :
"Hier, le Registre des livres indisponibles en réédition électronique (ReLIRE) a été ouvert avec une première liste de 60 000 titres en littérature et sciences humaines choisis par un comité paritaire, éditeurs et auteurs, sous la houlette du ministère de la Culture. Pendant six mois, les ayants droit pourront manifester leur opposition à la numérisation de leur œuvre. Sinon, l’œuvre sera numérisée à partir de l’automne, via la BNF. Il y a de belles œuvres trop ignorées qu’on va ainsi redécouvrir à partir de 2014. Je crois beaucoup à ce projet et beaucoup d’éditeurs de littérature, même de taille modeste, ont des fonds insoupçonnés. La commissaire européenne [chargée de la Stratégie numérique, ndlr] Nelly Kroes, qui sera présente au salon lundi, regarde cette innovation avec beaucoup d’intérêt et estime que la France est très en avance pour redonner accès aux œuvres du passé."

Image : la parodie du registre proposé par la TeamAlexandriz.
Vincent Montagne a beau jeu de paraître serein et confiant dans le projet. Comme le souligne celui qui a le mieux critiqué le projet, le juriste Lionel Maurel, de lourds soupçons d'inconstitutionnalité pèsent sur cette modification de la propriété intellectuelle.
"Je parlerai volontiers pour ma part de décomposition de l’action publique, qui commence à devenir singulièrement inquiétante en matière de politique du livre, depuis maintenant des années. Les lois se succèdent, issues de petits cercles qui se côtoient et se connaissent, loin de la lumière du débat public. (...)
Comme le rappelle souvent le site Actualitté, il existe une faille béante dans toute cette machinerie des Indisponibles, qui ne peut plus être refermée à ce stade. De très lourds soupçons d’inconstitutionnalité pèsent en effet sur le texte, et sa conformité avec la Convention de Berne fait question. Pour mettre en oeuvre la base ReLIRE, le gouvernement devait nécessairement prendre un décret, mais publier cet acte, c’était exposer le flanc à un recours au Conseil d’Etat et plus loin ensuite, devant le Conseil constitutionnel qui a le pouvoir d’annuler la loi.
Tout le dispositif des Indisponibles peut donc s’effondrer brutalement comme un château de cartes, sanctionné par les plus hautes juridictions de ce pays. Il sera alors temps de démêler l’écheveau des responsabilités qui ont pu conduire à ce véritable fiasco pour l’intérêt public…"
Le projet, sous des arguties juridiques et techniques complexes ressemble, à s'y méprendre, au projet de Google Books Settlement qui avait déclenché l'ire des éditeurs de toute la planète (et notamment des éditeurs français qui sont aujourd'hui partis prenante de la loi sur les indisponibles) jusqu'à se terminer par le rejet d'un juge américain en mars 2011 (voir la chronologie et la conclusion de cette affaire établie par le chercheur en science de l'infodoc Olivier Ertscheid et son cours qui revient en détail sur toute l'affaire) établissant que l'accord proposé par Google n'était "ni équitable, ni adéquat, ni raisonnable". La raison principale (outre le risque du monopole) : l'opt-out, c'est-à-dire que les ayants droit devaient faire valoir leur propriété auprès du registre mis en place par Google afin que celui-ci ne puisse pas les exploiter par défaut, une règle qui contrevenait à la propriété des oeuvres puisqu'elle permettait à Google de ses les approprier : c'était aux ayants droit de se retirer de la base !
Le principe de la loi sur les indisponibles repose sur le même principe d'opt-out, comme l'expliquait le juriste Lionel Maurel en février 2012 sur son blog : "L’un des facteurs de complexité de cette loi réside dans le mécanisme d’opt-ou instauré, qui renverse les principes traditionnels du droit d’auteur et oblige les titulaires de droits – en premier lieu les auteurs – à se manifester explicitement pour demander le retrait de leurs oeuvres du système de gestion collective projeté."
La différence avec le projet Google tient juste au fait qu'on passe d'une gestion privée à une gestion collective, évacuant, sur le principe, le risque d'un monopole (sauf que ce peut-être une autre façon de l'imposer, bien sûr). Au final, comme le souligne très justement Olivier Ertzscheid sur dans l'excellent billet qu'il consacre au sujet : le but de la manoeuvre, nous nous y trompons pas, "est de fournir aux éditeurs un cadre pseudo-légal leur permettant de phagocyter des droits numériques qui auraient pu leur échapper ou les auraient obligé à renégocier de manière plus équilibrée" les contrats de droit d'auteurs.
Pire, comme il le dit aussi très bien "ce qui était intolérable venant de Google ne peut devenir acceptable venant d'institutions publiques", du pays qui a inventé le droit d'auteur. Comme le dit encore François Bon, très justement :
"Le droit d'auteur est mort, et ce n'est pas le web qui l'a tué, c'est la bureaucratie d'Etat."
Il y a fort à parier que la loi sur les indisponibles, malgré tous les efforts qu'ont mis dans la balance ceux qui la soutiennent depuis longtemps, finisse comme le Google Book Settlement : en eau de boudin. Souhaitons le en tout cas. Car les problèmes à venir sont encore plus nombreux que ceux qui sont apparus jusqu'alors. A quoi et à qui va être redistribuée les profits de la gestion collective (même si on souhaiterait que 100 % des fonds perçus par les oeuvres non-identifié - et ce sera une grande majorité - soit reversé à un fond de pension pour auteurs en difficulté financière par exemple - mais ce ne sera pas le cas, on parie) ? Qui sera garant de la numérisation et de sa qualité ? Comment celle-ci sera-t-elle industrialisée ?...
Bien sûr, nous souhaiterions tous pouvoir disposer de tous les livres du monde. Nous aimerions tous pouvoir accéder d'un clic à un océan de livres. Mais pas sur le dos des auteurs. Jamais !
Amis auteurs, continuons la mobilisation. Amis lecteurs, utilisez la base, prévenez un à un les auteurs spoliés de vos connaissances (ils ont 6 mois pour se faire connaître). Ils sont en position de faiblesse par rapport à cette procédure qui se fait dans leur dos.
Hubert Guillaud
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Mise à jour du 02/04/2013 : Pierre Assouline revient a son tour sur le débat.
Mais j'aimerai vous inviter à lire la double contribution au débat de Philippe Aigrain, qui, dans un premier billet, évoque rien de moins que la "corruption des institutions" :
"L’irruption de la lecture et de l’écriture numériques ouvre en effet deux perspectives enthousiasmantes pour la très grande majorité des auteurs et des lecteurs et menaçantes pour quelques éditeurs établis (en substance ceux qui contrôlent le Syndicat National de l’Edition). Les perspectives enthousiasmantes sont d’une part, la possibilité d’une accessiblité gratuite très large aux œuvres orphelines, s’ajoutant à celle au domaine public, et d’autre part une capacité nouvelle des auteurs de choisir les formes d’édition et de diffusion de leurs œuvres sous forme numérique. (...)
Les lois sur le prix unique du livre numérique, sur les œuvres indisponibles et celle à venir sur le contrat d’édition numérique sont des opérations de destruction de ces possibles. La loi sur les œuvres indisponibles est sans nul doute d’abord motivée par la volonté d’empêcher l’accessibilité non marchande des œuvres orphelines. Nicolas Georges, directeur-adjoint chargé du livre et de la lecture au sein de la Direction Générale des Médias et des Industries Culturelles (DGMIC) l’a reconnu au cours d’un débat organisé au CNL, après l’avoir nié contre toute évidence. Cela a conduit à l’aberration majeure d’une loi qui traite dans le même panier les œuvres indisponibles (dont les auteurs ou ayant-droits sont connus) et les œuvres orphelines. Le premier but est donc de s’opposer à l’existence d’un patrimoine culturel librement accessible hors marché."
Dans un second billet, il pointe à nouveau du doigt les conséquences de la modification de la loi relative aux indisponibles :
"Il y a une différence fondamentale entre ce qu’il est légitime de réglementer par la loi et d’organiser par les politiques en matière d’exploitation commerciale et en matière de pratiques non marchandes. Cette différence provient du fait que lorsqu’il faut arbitrer entre des droits légitimes, la nature des activités impliquées est importante. Lorsqu’il s’agit d’exploitation commerciale des œuvres, il est légitime d’exiger le consentement préalable des auteurs à cette exploitation et l’opt-out (l’obligation de s’opposer à une exploitation faute de quoi elle serait légale) devient une spoliation. Au-delà de cette obligation de passer contrat, on peut également organiser l’équité de l’exploitation, par des exigences portant par exemple sur les clauses des contrats (durée, rémunération, traitement séparé de différentes sortes de droits) et par des mécanismes destinés à prévenir les abus de monopoles sur la distribution. Contrairement à d’autres médias, ceux de l’écrit avaient pris en compte ces exigences. Mon premier contrat d’édition prévoyait que je pouvais récupérer les droits en cas d’indisponibilité de l’ouvrage trois mois après une demande adressée à l’éditeur et ce alors qu’à l’époque cela prenait six semaines de faire imprimer un livre. Aujourd’hui, on peut l’imprimer en quelques jours, mais mon dernier contrat prévoit 18 mois avant que je ne puisse récupérer les droits. Avec la loi sur les indisponibles qui considère que la disponibilité numérique tient lieu de disponibilité papier au lieu de gérer les droits séparément, les 18 mois se transforment en éternité. Ce n’est qu’un exemple parmi cent de l’évolution du droit et des pratiques en faveur des seuls éditeurs et distributeurs."
Mise à jour du 03/04/2013 : La TeamAlexandriZ vient du publier un intéressant graphique sur la liste des 60 000 premiers titres publiés par le registre Relire; qui montre que plus de 75% des livres indexés par le registre (soit 45 000 titres) sont des livres qui datent des années 1981-2000 ! On aurait pu penser que la distribution des livres dans le temps serait plus régulière et favoriserait plutôt des oeuvres plus anciennes avec des auteurs morts depuis longtemps et dont les héritiers sont injoignables... Et bien Non. 41 % des livres du registres concernent des titres écrits entre 1991 et 2000 ! Ce n'est pas une base des oeuvres indisponibles du XXe siècle dont on parle, mais des oeuvres indisponibles de la fin du XXe, voir des années 81-2000 seulement. Les indisponibles n'est pas un effort de numérisation des oeuvres du passé, mais bien une tentative de récupération des oeuvres les plus récentes.
Un livre et sa version numérique sont exactement semblables, sauf que, si vous ne l'aimez pas ou une fois que vous l'avez lu, vous ne pouvez pas revendre sa version numérique. Mais cela pourrait prochainement changer, estime David Streitfeld pour le New York Times.
En janvier, Amazon a enregistré un brevet pour créer une place d'échanges pour toutes sortes de contenus numériques (l'intermédiaire touchant une commission sur chaque transaction bien sûr : voir les explications de Numerama). Un brevet qui n'a pas manqué d'effrayer les auteurs et les éditeurs qui craignent, si ces plateformes étaient mises en place, de voir leur travail brutalement et massivement dévalué. Cette semaine, c'est Apple qui a déposé son brevet pour une place de marché d'échange de biens numériques (voir, là encore, les explications détaillées de Numerama).
"La technologie permettant la revente de biens numériques est maintenant en place et elle va introduire un bouleversement dramatique", estime Bill Rosenblatt, président de GiantSteps, une société de conseil en technologie. Scott Turow, le romancier à succès et président de la Guilde des auteurs américains, s'alarme également de la mise en place de tels systèmes : "Qui voudra être l'imbécile qui achètera un livre au prix fort quand une semaine plus tard n'importe qui d'autre pourra l'acheter pour un penny ?"
Jusqu'à présent, le droit d'auteur était limité à la première vente (c'est ce qu'on appelle "la théorie de l'épuisement des droits"). Après cela, le marché est considéré comme libre. Mais les ventes de contenus numériques s'apparentent plutôt à des licences, qui vous autorisent peu ou pas à prêter ou revendre le livre ou le film numérique que vous avez acquis. La contrainte, les DRM, introduits dans les produits numériques sont là pour empêcher la copie des contenus et leurs échanges. Les systèmes qu'envisage Amazon ou Apple utilisent leurs banques de données de transactions et des DRM pour permettre à leurs clients de revendre un matériel numérique qu'ils auraient acheté par leur biais (et uniquement par leur biais), en supprimant l'élément de leurs comptes et de leurs appareils et en traçant l'historique de ces échanges.
Des systèmes d'échanges de produits numériques existent déjà. C'est le cas de ReDigi, une plateforme qui propose un marché d'occasion pour la musique numérique. Voilà de longs mois que la plateforme se débat dans des démêlés judiciaires, poursuivie par des sociétés de production qui n'entendent pas voir ce marché s'ouvrir (le tribunal de New York devrait prochainement, enfin, rendre une décision). La plateforme a eu beaucoup de peines à montrer son apport aux maisons de disques. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir montré patte blanche. Depuis qu'il existe, ReDigi a montré que son système de vérification des fichiers via iTunes (afin de vérifier s'ils avaient été achetés légalement) était plutôt fiable.
Ces places de marché d'occasion risquent d'être surtout bardées de contraintes. De nombreuses limites existeraient dans le système qu'envisage Amazon, souligne Actualitté, qui garantirait une limite de revente dans le temps, certainement en nombre de revente et également selon votre statut de client (les clients Premium d'Amazon ayant plus de droits que les autres). Des durées et des limites dans le nombre d'échanges sont déjà envisagées et devraient largement encadrer le marché (certaines transactions pourraient même être empêchées en fonction de la date de sortie de l'oeuvre, du prix demandé par le revendeur, de l'acheteur, de la fréquence ou du nombre de reventes...).
Quant à rendre le système plus séduisant aux auteurs et éditeurs, il suffira à Amazon et Apple d'envisager partager la commission sur les revenus générés par les ventes d'occasion, pour ouvrir les discussions. ReDiGi l'avait d'ailleurs clairement évoqué à TOC 2013.
Si les consommateurs ont des raisons d'être enthousiastes, on voit bien que la perspective effraie tous les acteurs du livre, des auteurs, aux éditeurs. Pourtant, les risques semblent plutôt mesurés. Nul ne parle d'un déferlement de revente de copies piratées, au contraire. Les processus de vérifications semblent plutôt avoir tendance à rejeter les revendeurs qu'à les autoriser. Les plateformes pourraient même ouvrir un espace à la rétribution des ayants droits, ce qui n'était pas le cas dans le marché d'occasion des biens physiques.
Pas de quoi céder à une nouvelle panique donc. D'autant que finalement, voilà longtemps que les biens physiques cohabitent avec leurs modèles d'occasion, fluctuant au gré de l'offre et la demande, sans que ce second marché n'ait jamais vraiment bouleversé le premier. Mieux, estime Joe Wikert : ce marché de l'occasion pourrait être l'occasion de développer de nouveaux produits, comme y adjoindre des résumés des livres revendus, qui pourrait même rendre le livre d'occasion plus cher que l'édition première. "Arrêtons de penser le marché du livre numérique d'occasion comme une nouvelle étape de la course à la non valorisation du contenu".
Reste que l'ouverture du marché de l'occasion au numérique pourrait bien être un moyen d'apporter de nouveaux droits aux lecteurs (qui n'en ont pas beaucoup dans le numérique), et contrairement à ce qu'on pense, certainement pousser de nouveaux utilisateurs à franchir le pas du numérique, rassurés de savoir qu'ils pourront faire une erreur dans leurs achats.
Par contre, cela risque surtout de renforcer encore un peu plus les positions dominantes. Entre acheter un fichier qu'on peut revendre chez Amazon ou Apple, qui le permettront, et l'acheter chez un petit libraire numérique qui ne propose pas cette fonction, on voit bien que les géants du web introduisent une nouvelle distorsion de concurrence invisible. En fait, il vaudrait mieux voir éclore des dizaines de ReDigi, capables de s'interfacer demain avec d'autres magasins, qu'une domination supplémentaire d'Apple et Amazon sur la vente et la revente de contenus numériques.
Amazon n'a pas donné de date pour le lancement d'une telle place de marché. Apple non plus. Visiblement, tout le monde attend le jugement de ReDigi. Nul ne sait encore s'il faudra l'accord des éditeurs pour organiser ce marché. S'en passer pourrait déclencher une bronca (mais peut-on encore organiser un boycott quand, en numérique, ces deux plateformes font plus de la moitié de vos ventes ?), mais les éditeurs auraient tout intérêt à participer de ces décisions pour discuter de la chronologie de l'occasion voire négocier une commission.
Le problème surtout, c'est que ces systèmes semblent reposer sur les DRM. Peut-être pas tant sur des DRM introduits dans les contenus (la musique numérique n'en comporte plus beaucoup) que dans les logiciels de lectures de ces fichiers. Ces systèmes montrent également l'importance de la traçabilité des achats et des appareils : la revente n'est possible que parce que les plateformes savent que vous avez acheté tel ou tel titre et uniquement tant qu'il reste dans l'écosystème que le constructeur commande. Mais pour une fois, ces systèmes de traçage semblent enfin s'ouvrir à l'ajout de fonctionnalités pour l'utilisateur, plutôt qu'à leur limitation. Un véritable changement de perspective. Même si au final, l'utilisateur risque de se trouver encore plus dépendant de conditions qu'il ne maîtrise pas. La discrimination de l'utilisateur s'inscrit encore plus avant dans nos systèmes sociotechniques : pourquoi pourra-t-on revendre tel titre et pas tel autre, qui réglementera les délais avant la revente s'ils sont introduits, le nombre de fois où le fichier pourra être échangé, etc.
Encore une fois, il est peu probable que les utilisateurs soient invités à la table des négociations sur ce qu'ils pourront faire. Le risque est que nous abandonnions certains combats essentiels, comme le refus des DRM, contre de nouvelles commodités (la possibilité de revendre nos titres numériques). A croire que nous ne savons rien refuser quand cela nous rend les choses plus commodes.
Mise à jour du 2 avril 2013 : RediGi a finalement été déclaré illicite par un tribunal fédéral américain, rapporte Numerama. "Le juge a estimé que la doctrine de l'épuisement des droits, qui veut que les auteurs, éditeurs et producteurs perdent leur droit exclusif de vendre une oeuvre après la première vente, ne s'appliquait pas sur Internet aux ventes de biens dématérialisés." Pour Guillaume Champeau : "Il s'agit donc là encore d'une illustration de la façon dont le droit d'auteur, dès lors qu'il s'applique à Internet, impose un régime juridique beaucoup plus sévère que dans l'univers physique, alors-même que les pratiques de copies y sont largement plus répandues."
Le jugement du tribunal fédéral américain n'interdit pas cependant tout mécanisme de revente, précise encore Guillaume Champeau : "il impose "simplement" que l'ayant droit ait donné son accord préalable, ce qui lui permettra en pratique de réclamer une partie de prix de revente. Une sorte de droit de suite appliqué aux biens culturels numériques, alors qu'il concernait jusqu'à présent les seules oeuvres d'art graphique ou plastique." Assurément, ce que vous achetez sur l'internet n'est pas un produit !
OpenEdition Books est la quatrième plateforme ouverte par le Cléo, le Centre pour l'édition électronique ouverte après trois succès :
Cette nouvelle plate-forme, OpenEdition Books, a pour but de diffuser des ouvrages d'éditeurs en sciences humaines et sociales et ambitionne de construire une bibliothèque internationale d'ouvrages scientifiques.
Forte pour l'instant de 13 éditeurs (mais déjà 27 sont partenaires) et 361 livres, elle envisage d'atteindre les 1000 livres dès l'été 2013, puis de grossir de quelque 2000 titres supplémentaires par an.
La force de l'offre est bien sûr de proposer une plate-forme commune à tous les éditeurs (chacun ayant son propre espace de publication), permettant d'effectuer une recherche par catégorie, par disciplines ou par auteurs, que ce soit sur des chapitres de livres, un livre ou des groupes de livres... La majeure partie des ouvrages sont librement accessibles en HTML sur le site. Cela varie selon les politiques des éditeurs. Certains ont choisi de mettre tous leurs titres en libre accès. D'autres seulement la moitié de leurs titres (ce qui était l'une des conditions pour que les éditeurs puissent participer de cette plateforme : ouvrir l'accès de 50 % des titres proposés). Pour l'instant, la moyenne des titres en libre accès tournerait autour de 70 % estime Marin Dacos, le patron du Cléo, sur Twitter. Il précise d'ailleurs que 268 sur les 361 premiers titres sont en accès ouverts !
Le fait que les ouvrages soient librement accessibles en HTML sur le site, les rend "citables" : on peut donc faire référence à un passage particulier d'un livre via un simple lien. Ils sont imprimables et encapsulables sur des sites extérieurs. A partir de juin, les formats PDF et ePub seront disponibles à la vente, pour les particuliers sur toutes les librairies en ligne, dans la librairie du programme OpenEdition et via des institutions partenaires.
OpenEdition répond donc aux grands principes qu'avaient établis le directeur et le directeur adjoint du Cléo, Marin Dacos et Pierre Mounier, dans leur livre sur l'édition électronique, à savoir la lisibilité, la manipulabilité et la citabilité. OpenEdition n'en a renié aucun, au contraire, il les réaffirme ici avec cette impressionnante plate-forme, en insistant sur l'importance de l'accessibilité des titres en ligne, sur le fait de les rendre indexables, copiables, collables, citables, conservables, cherchables... Autant de forces qui leur permettront d'être accessibles dans la nasse de documents toujours plus vaste du web.
Par les formations que le Cléo dispense, par les outils qu'il met à la disposition du monde scientifique, OpenEdition fait oeuvre de pédagogie en accompagnant les éditeurs scientifiques non seulement vers l'édition électronique, mais plus encore vers l'accès ouvert (open access).
La plate-forme de livres d'OpenEdition est une nouvelle démonstration de force du Cléo, qui montre qu'on peut accompagner la mutation des processus de publication scientifique en France avec intelligence, qu'on peut favoriser l'accès ouvert tout en démultipliant les services et donc les modèles économiques (ce que le Cléo appelle le modèle Freemium), qu'on peut favoriser l'appropriation et laisser aux éditeurs les choix qui sont les leurs tout en fédérant des services et des outils communs à forte valeur ajoutée. J'ai beau être membre du comité scientifique du Cléo (à ma grande honte, je n'y participe jamais), je reconnais être impressionné par cette mise en oeuvre dont je partage tous les principes. Ce lancement d'OpenEdition est un démonstrateur puissant de la force des plates-formes ouvertes, appliquée ici au monde scientifique. C'est à mon sens la direction que doit prendre l'édition scientifique structurée et de qualité. Open Edition Books n'a plu qu'à monter en puissance. Elle montre la voie !
Pour sa 12e résidence, l'équipe de la 27e Région, ce laboratoire d'innovation public, a posé ses bagages à Lezoux en Auvergne. Pendant 3 semaines, les intervenants invités par la 27e Région ont travaillé avec les habitants pour imaginer ce que pourrait être la future médiathèque qui doit y voir le jour dans plusieurs mois.
Plutôt que d'être confronté à un projet "tombé du ciel", l'idée de cette résidence était d'aller à la rencontre des habitants, des associations, des bibliothèques intercommunales bénévoles qui émaillent déjà le territoire pour comprendre avec eux comment ils pourraient s'emparer du projet, se l'approprier, y trouver une place.
Le résultat de cette immersion vient d'être publié et autant le dire, il est très rafraichissant.
Document : Les nouveaux usages de la médiathèque par la 27eregion.
Les dispositifs imaginés avec les habitants par les designers Damien Roffat et Adrien Demay du cabinet Design Territoire Alternatives, Elisa Dumay de l'association De l'aire et Blandine Scherer de Récits de vie n'ont rien de stupéfiants ou de révolutionnaires, mais ils répondent à des questionnements et des problématiques que leur ont adressé les gens.
Parmi ces réponses, les designers ont imaginé une "malle-médiathèque", un fond itinérant participatif et citoyen de documents partagés par les habitants, qui rappelle que la médiathèque n'aura jamais autant de documents que ceux dont dispose l'ensemble des citoyens. En organiser le référencement, le partage, l'échange peut devenir demain un vrai enjeu de citoyenneté. Augmentée d'un fond participatif de livres de savoir-faire permet, au-delà des ouvrages échangés, de tisser des relations entre les gens qui en disposent : la bibliothèque devient un vecteur d'animation et de médiation non plus entre les documents, mais aussi entre les gens d'un même territoire. Auquel peu même s'adjoindre une production de contenus culturels sur la mémoire et les savoir-faire locaux par exemple...
Autre exemple, celui de la "cabine de téléchargement" qui est un espace de téléchargement en accès libre dans l'espace public de documents en libre diffusion.
Au final, les habitants, aidés des designers ont imaginé la médiathèque dont ils rêvaient en dessinant la configuration même de l'espace dont ils avaient besoin. Je ne sais pas si le maître d'ouvrage s'en inspirera, mais il risque de décevoir beaucoup les participants s'il ne le fait pas. En tout cas, certaines des propositions de ce dessin sont franchement stimulantes. On espère que dans quelques mois, quand il sera temps d'aménager l'intérieur de la médiathèque, les citoyens seront invités à participer pour aider les bibliothécaires à bouleverser un peu leurs rayonnages, la manière de présenter les ouvrages, les espaces...

Image : le plan d'usage de la future médiathèque intercommunale de Lezoux qui traduit bien le passage d’une vision classique des politiques de lecture publique incarnées par la médiathèque "gestionnaire de stocks d’ouvrages", à une fonction de médiation territoriale et d’animation numérique et "pair à pair".
Comme le souligne la conclusion rédigée par l'équipe de la 27e Région : "un nouvel équipement n'est pas qu'un agencement de services destinés aux habitants : c'est un projet politique. (...) En organisant la discussion autour de l'impact culturel, économique et social attendu, la résidence a permis de faire converger les acteurs locaux autour de quelques priorités qui donnent un cap et vont pouvoir être déclinées dans l'architecture, le fonctionnement et les services de la future médiathèque."
Discuter de l'équipement afin de l'adapter aux pratiques locales, afin qu'elles s'y projettent, qu'elles lui donnent un sens (et inversement) est assurément une solution pour favoriser l'acceptation et l'appropriation de celui-ci et y intégrer des propositions parfois radicalement différentes de celles que les professionnels ont tendance à commettre, par habitude et expertise, sans voir que celles-ci sont parfois déconnectées de toute compréhension des usagers. Encourager les pratiques de partage et d'échange autour de la lecture et de la culture n'est-il pas le but premier des médiathèques ? Le prêt organisé par la collectivité n'en est qu'un moyen. Il est temps d'en explorer d'autres.
On peut faire beaucoup avec les usagers, même pour un équipement qui est construit depuis longtemps. Où sont les bibliothèques qui discutent avec eux ? Puisse ce document les inspirer et leur donner plein d'idées !
Matt MacInnis (@stanine), PDG de Inkling a fait une intéressante intervention sur la scène de Tools of Change for Publishing, qui se tient actuellement à New York (vous pouvez suivre le livestream de l'évènement gratuitement). Pour lui, il nous faut passer du modèle du livre à un autre modèle. Mais c'est difficile quand un acteur comme Amazon (ou iTunes ou GooglePlay...) contrôle les consommateurs, les prix, les produits. "Nous sommes forcés par Amazon de faire uniquement des produits qui sont des fichiers textes à 10 $", plaisante à moitié l'entrepreneur. Mais, à l'heure des tablettes, il y a un marché pour les livres illustrés, les livres de cuisine, de médecine... des livres avec des expériences médiatiques et interactives riches, loin des e-books qui se contentent d'un texte au kilomètre.
"Le problème à résoudre n'est pas la création de contenu, c'est de sortir des "jardins clos" des détaillants en ligne". Ce qui signifie autant libérer les contenus des récipients ePub et des jardins clos des vendeurs pour qu'ils soient par exemple indexable sur le net. C'est en cela qu'il fallait entendre le titre de sa présentation : "Non-lié". Non-lié aux détaillants ou aux formats... Pour avancer, estime Matt MacInnis, nous devons construire nos contenus différemment et les vendre différemment.
La plupart des requêtes ont lieu à des endroits qui n'offrent aucune chance d'acquérir un livre, ou plutôt d'arriver jusqu'à lui. L'une des premières vitrines du monde que les internautes utilisent tous les jours, c'est Google. La découverte n'a pas seulement rapport à la recherche d'information, c'est avant tout quelque chose qui tient du social. Comme le dit la maxime, si vous n'êtes pas sur Google, vous n'existez pas. Or les éditeurs ne maîtrisent pas la découverte. Les seules choses d'un livre auxquelles on peut accéder depuis Google sont des fiches de lectures faites sur des sites communautaires et des 4e de couvertures reproduites à l'identique sur une multitude de plateformes de vente. Le contenu lui est fermé, inaccessible aux requêtes aléatoires. Vous ne pouvez pas chercher d'informations sur des livres enfermés dans Amazon, Google ou iTunes depuis le web. Personne en tapant une requête depuis Google n'arrive jusqu'à un livre, car son contenu est invisible aux moteurs. C'est pourquoi Inkling a rendu son contenu indexable par Google, afin d'en reprendre le contrôle.
Sur scène Matt MacInnis en fait la démonstration. Il tape quelques mots dans Google et voilà qu'apparaît en tête des requêtes l'un des livres d'Inkling, Cooking for Geeks. Mais Matt a dû choisir ses mots clefs avec attention. Car difficile de reproduire le même résultat en tapant du texte du livre ou même le titre. Les libraires en ligne, les sites communautaires semblent être largement devant Inkling pour les requêtes. On trouve même plus facilement le site vitrine dédié ou même les chapitres du livre publiés gratuitement par Make:Magazine... Qu'importe les défaillances de la démonstration. Transformer les requêtes web en vitrine commerciale pour ses livres risque d'être demain de plus en plus essentiel face à la démultiplication des titres et à des magasins fermés (Amazon, iTunes, etc.) où les capacités de recherche semblent parfois bien pauvres.
Matt MacInnis présente également Inkling Habitat, une plateforme collaborative pour fabriquer des livres sur le modèle de l'iBooks Author d'Apple. L'outil semble puissant (Inkling a investi 30 millions de dollars pour développer cet outil rapporte Laura Owen pour PaidContent et est capable de produire des titres en plusieurs formats), gratuit, mais entre en concurrence avec de plus en plus d'outils du même acabit. Et puis, l'utiliser fait courrir le risque de tomber d'un jardin clos à un autre. En attendant, pour de nombreux éditeurs américains qui ont annoncé se tourner vers cette solution, ce jardin clos là semble un peu plus libre que les autres. On les comprend.
A peine éclos, le marché des liseuses s'effondre. Et il s'effondre plus vite que prévu. Selon une étude iSuppli de décembre, on a expédié 14,9 millions de liseuses en 2012 contre 23,2 millions d'unités en 2011, rapporte Brian X Chen pour le Bits Blog du New York Times. e-Marketer, bien que plus optimiste, s'appuyant sur les données du Market Intelligence & Consulting Institute, souligne le ralentissement de 2012, mais prédit un rebond pour les années à venir (18,2 millions d'unités pour 2013 et 23 millions pour 2016, notamment grâce au développement du marché européen et asiatique : mais, même ce sursaut laisse le marché de 2016 inférieur à celui de 2011). L'étude de la pénétration des liseuses sur le marché américain par e-marketer montre que le marché va continuer à progresser, mais à un rythme très faible (19,4 % de la population américaine devrait être équipée de liseuse en 2016 contre 15,4 % en 2012).
Aux Etats-Unis, selon le cabinet d'étude Forrester Research, cité par le Bits Blog, il s'est vendu 9 millions de liseuses en 2012, contre 15,5 millions d'unités en 2011. Et ce chiffre devrait continuer à s'effriter. Le cabinet d'analyse prévoit 7,5 millions de ventes en 2014... 5,3 en 2015... La renaissance des liseuses avec le Kindle en 2007 aura fait long feu.
Les appareils à usage unique ont toujours eu du mal à rivaliser avec les machines plus polyvalentes, rappelle Nicholas Carr. "Le multitâche bat toujours l'unitâche". L'hypoconnectivité des liseuses a été écrasé par l'hyperconnectivité polyvalente des tablettes. Qu'importe les avantages des unes par rapport aux inconvénients des autres. Les liseuses n'ont été qu'un dispositif de transition, souligne Carr. 140 millions de tablettes ont été vendues en 2012 à travers le monde et on devrait atteindre 200 millions en 2013.
Le marché des liseuses a été une météorite, explique Jordan Selburn d'iSuppli à la Technology Review. "Les gens veulent faire d'autres choses sur leurs appareils que seulement lire des livres". La polyvalence des tablettes l'a emporté.
En France, avant les ventes de Noël, on comptait environ 500 000 liseuses contre environ 5 millions de tablettes : 300 000 liseuses ont été vendues en 2012 contre 3,4 millions de tablettes. Le rapport est, là encore, de 1 à 10. Les appareils multi-usages ont toujours gagné. Mais plus que le multi-usage, il me semble que c'est la connectivité qui l'a emporté. La sérénité contraignante de la liseuse, sa sous-connexion reposante, a perdu. Elle restera réservée à quelques aficionados. On a pu croire un instant que le marché des liseuses pouvait atteindre le grand public, il est demeuré réservé aux gros lecteurs... et va rester circonscrit à ceux-ci.

Image : Tablettes vs Liseuses en France par Gfk, via Libération.
Les possesseurs de liseuses vont demeurer un public de choix pour le livre électronique (Florent Taillandier pour Cnet, montrait que les possesseurs de liseuses lisaient en moyenne 25 livres numériques par an, contre 14 livres en moyenne pour les lecteurs de papiers), mais c'est désormais le public des tablettes qu'il va falloir convaincre et il n'est pas sûr qu'il soit autant sensible à la transposition simple du livre que favorisaient les liseuses. Le "moment ebook" ("une phase première de mutation qui s’inspire très largement des pratiques utilisées dans le monde du livre imprimé, qui en est une transposition") que décrivait Virginie Clayssen a vécu. Il va nous falloir passer à autre chose...
Reste à savoir maintenant, comment apporter la lecture à ceux qui ont des dispositifs leur permettant de tout faire et pour lesquels la lecture (de livres) demeure une activité parmi d'autres, bien souvent la plus faible en temps passé...
Kevin Kelly est toujours un stimulant iconoclaste. Combien de livres achetés ne sont finalement pas lus ? Certainement beaucoup plus qu'on ne le pense. D'où l'idée de proposer de rétribuer les lecteurs qui ont lu un livre du début à la fin. Cette idée, il pensait la breveter... Mais comme les idées ne font pas nécessairement projet, il a décidé de publier son idée et de la libérer. Pourquoi, parce qu’en tant qu'auteur et éditeur et lecteur, il voudrait que cette option demain lui soit proposée.
Imaginons explique-t-il que chaque lecteur qui achète un livre, 5 $, se voit rembourser 6 $ s'il le termine. Les logiciels de lecture savent désormais nous dire qui termine et ne termine pas un livre. On sait même qu'un tiers des lecteurs ne dépassent pas la 50e page d'un livre. On pourrait utiliser ces logiciels de lecture (qui espionnent déjà nos habitudes de lectures, sans contrepartie) pour analyser le comportement de lecture et vérifier si un acheteur a vraiment lu le livre. Si les comportements de lecture (vitesse de lecture, progression régulière dans le temps...) sont corrects, alors le dispositif pourrait initier un remboursement prédéterminé à l'acheteur. L'idée de Kelly est même de proposer une somme légèrement supérieure au lecteur, pour que sa lecture lui rapporte même un peu d'argent.
Cette incitation pourrait bien sûr encourager les ventes d'un titre en diluant l'idée que l'achat d'un livre finalement ne coûte rien, puisque si on le termine, on sera plus que remboursé. L'éditeur, lui, verrait ses ventes augmentées alors que le remboursement ne se ferait que sur la proportion de lecteurs terminant le livre, restant elle, relativement stable. Pour Kelly, le système serait gagnant/gagnant. Si l'acheteur achète le livre et ne le lit pas en entier, il dispose toujours du livre et en a payé un prix acceptable. Si l'acheteur a fini le livre, il le possède toujours et a gagné de l'argent pour cela. L'éditeur ne perd qu'une petite quantité de vente, compensée par l'augmentation des ventes générales. Le ratio de redistribution peut-être ajusté en fonction du prix de l'ebook ou du genre. "Ce mécanisme ne nécessite aucun matériel nouveau qui n'existerait pas déjà aujourd'hui", estime Kevin Kelly. Au mieux, un meilleur matériel (comme une technologie de tracking du regard) permettrait de mieux mesurer si la personne a bien lu le livre... Mais elle n'est pas une condition indispensable.
Bien sûr, cette argutie marketing ne fera pas globalement que les gens liront plus de livres du début à la fin. Bien sûr, le jour où ce modèle se mettrait en place, des programmes de robots lecteurs tournant les pages de nos liseuses et tablettes pour nous pourraient se développer. Mais on peut imaginer d'autres compléments. Des captchas, des quizz... bref, des systèmes pour vérifier que le lecteur est bien humain. Peut-être faut-il se limiter à rembourser le livre lu et ne pas payer en plus afin de limiter le détournement du système, suggère un commentateur. En commentaire, Nicholas Carr se moque même de Kelly : "suggérez-vous qu'il faudrait désormais payer pour maintenir le statu quo de la culture livresque ?" Un autre commentateur reste circonspect. Pour lui, ce mécanisme qui récompense l'échec (des livres non lus rapportent plus que des livres lus) et punit le succès pour l'auteur et l'éditeur n'est pas une bonne chose à terme. Cela donne même une prime aux mauvais livres et aux mauvais auteurs sur les meilleurs, car beaucoup comme lui voient d'abord ce que l'éditeur doit rembourser avant de voir l'augmentation potentielle des gains.
En même temps, si le système était généralisé, n'en reviendrions-nous pas au statu quo actuel ? La gratuité - ou son accessibilité à très faible coût, comme le propose l'idée d'un Spotify du livre - de la culture est-elle un critère de stimulation suffisant ?
L'innovation marketing autour du livre est souvent assez rare. OnlyIndie s'était lancé en juin 2012 autour d'un concept plutôt rafraichissant, expliquait Actualitté (voir également les explications de Digitalbookworld. "Sur le site, tous les livres sont vendus à 0 $, le temps des quinze premiers téléchargements de chaque titre. Le prix de chaque livre est augmenté d'un penny (0,007 euro) autant de fois qu'il est acheté, avec un plafond de 7,98 $. Si un livre n'est pas acheté une seule fois pendant 24 heures, son prix commence à baisser de telle sorte qu'il revienne à 0 $ au bout de 100 jours sans achat. Les auteurs perçoivent 50 % du prix de vente entre 0,01 $ et 1,99 $ et 75 % si le prix est situé entre 2 $ et 7,98 $. Ils peuvent également fixer une autre limite de prix de leur oeuvre, tant qu'elle reste inférieure au plafond maximal prévu." Reste qu'OnlyIndie a depuis fermé. Pas si simple de s'imposer dans un monde de plateformes marchandes devenues mondiales.
Ce qui est sûr en tout cas, c'est qu'il ne faudra certainement pas attendre très longtemps pour qu'un éditeur ou une plateforme tente l'expérience proposée par Kelly. Pas sûr qu'elle se termine mieux que celle d'OnlyIndie... Sauf peut-être si elle devient la politique d'innovation d'un des géants de la librairie électronique pour distancer la concurrence. Finalement, s'il y en a qui savent si cette politique pourrait être rentable, c'est bien eux, les Amazon, Google et Apple, puisqu'ils savent déjà ce que nous lisons et ne lisons pas dans nos livres.
MAJ du 23/01/2013 : ActuaLitté évoque Total Boox, une nouvelle plateforme qui propose aux internautes de lire d'abord et de payer ensuite et qui envisage même un abonnement pour un usage illimité des livres de la plateforme...
Dans le dernier numéro de la revue Réseaux (consacrée aux "Industries culturelles à l'heure d'internet"), Valérie Beaudouin, chercheuse à Télécom ParisTech, membre du projet de recherche Panic consacré à la "Proactivité des audiences et la numérisation des industries culturelles", a livré une intéressante étude sur les relations des auteurs au web (également accessible en preprint sur le site de Panic).
Voilà longtemps que Valérie Beaudouin s'intéresse à l'écriture en ligne (en 2004, elle nous expliquait déjà que, comme les blogs, "Les pages perso sont l'oeuvre de leur public"). Dans cette dernière étude, la chercheuse s'est intéressée aux parcours d'écrivains actifs sur le web, pour comprendre comment ceux-ci vivent cette révolution. Elle constate tout d'abord que pour les écrivains, "le web n'est pas un terrain naturel de publication", même si pour certains, le numérique "retravaille les frontières du champ de la littérature" en leur offrant "des voies alternatives à la visibilité, autres que la publication dans une maison d'édition".
"Les auteurs actifs sur le web se trouvent immergés dans un univers soumis à des vagues d'innovation permanentes qui modifient en profondeur les cadres de la publication, les modalités de la visibilité et de la relation au public". Mais le maintien dans la durée de l'engagement des écrivains avec le web ne va pas de soi. Pour elle, le réseau, matérialisé par les liens entre les sites, joue un rôle central dans la mise en visibilité des écrivains sur le web. Pour cela, elle a commis une extraction d'une partie du web littéraire en partant de la revue de littérature contemporaine en ligne Remue.net, lui permettant de proche en proche, d'identifier les sites du web littéraire les plus identifiés, car les plus cités. Elle a ainsi cartographié quelques 1966 sites qui composent le web littéraire français, classé par nombre de sites référents et par catégories : en rouge les éditeurs, en bleu les auteurs, en violet les revues et en vert les institutions. Si pour la constitution de ce réseau, le point d'entrée Remue.net était central et le demeure, l'ajout de sites sans liens directs avec lui et l'utilisation d'un autre site de référence, Fabula, n'a pas transformé la structure globale du graphe, même si, assurément, d'autres territoires littéraires, non connectés à ceux-ci, existent certainement et n'ont pas été pris en compte par la chercheuse.
"Contrairement à une idée reçue qui voit encore l'écrivain comme un être solitaire, indépendant, qui n'aurait besoin que de sa plume pour vivre, nous voyons clairement comment, y compris à l'ère numérique, s'organise un écosystème complexe avec un rôle central joué par les médiateurs. (...) Le numérique n'entraîne pas de désintermédiation, mais une complexification et une extension des formes de médiation." L'analyse du réseau révèle l'importance des institutions publiques dans le champ littéraire, qui fédèrent auteurs et éditeurs et jouent bien souvent un rôle de portail. Dans le graphe mis en évidence, Valérie Beaudouin distingue plusieurs zones. Une zone avec des auteurs fortement interconnectés, où les hiérarchies se dessinent en fonction du nombre de liens et une zone d'auteurs isolés, non connectés à d'autres auteurs, non reliés, pour lesquels la construction de la valeur ne se fait pas sur le réseau.
"Ces deux modèles traduisent deux postures d'auteurs sensiblement différentes vis-à-vis du numérique. Pour les uns, à l'est, le site web est essentiellement une vitrine, un lieu de promotion des livres publiés et un lieu d'annonce d'évènements liés aux parutions. Pour les autres, le site web est à la fois un lieu de construction de relations et un lieu d'expérimentations de forme d'écritures." Pour ces derniers, le web manifeste leur insertion dans un réseau d'écrivains. "Ils s'apparentent par la forte cohésion de groupe et la réaffirmation fréquente de liens (via les commentaires et l'activité dans les réseaux sociaux) aux avant-gardes qu'a pu analyser Bourdieu dans la constitution de l'autonomie du champ littéraire au XIXe siècle." Mais contrairement au modèle décrit par Bourdieu, nous sommes ici dans un modèle de rencontre entre auteurs et lecteurs, qui supprime la médiation des éditeurs classiques. Et Valérie Beaudouin de pointer le collectif hiérarchisé et structuré autour de Publie.net et François Bon.
Pour la chercheuse, le web littéraire est bien partagé entre deux modèles : l'un associé au codex, l'autre au livre électronique. D'un côté, on est clairement dans le prolongement du modèle classique de l'édition où l'auteur devient certes un relais actif de la promotion, mais n'interfère pas avec l'activité d'écriture qui se fait essentiellement hors ligne. De l'autre, on est face à des formes d'imbrications nouvelles entre l'activité d'écriture et les processus de construction de valeur qui s'appuient sur l'évaluation des productions numériques, imbriquant création et promotion.
Si la fonction de promotion est commune à tous les auteurs, faire réseau et "écrire numérique" sont étroitement associés pour ceux qui inventent des formes d'écriture adaptées au numérique. Elle livre également une passionnante analyse sur ces sites d'écrivains, la part importante que constitue la réflexion sur l'écriture dans ces sites (qui réfère à l'instabilité des objets que ces écrivains manipulent) et les recompositions incessantes liées à la "réorganisation permanente du processus d'écriture et de publication, d'une refonte du rapport aux lecteurs".
"Il s'agit bien de modifier les frontières et les catégories, de déplacer les limites par l'invention de nouvelles formes." Cette reconfiguration déplace les pratiques : "la série devient centrale, le processus de production devient objet de création, la réception se rapproche de l'écriture (tous les textes offrent des affordances pour commenter, apprécier...), la question du rythme de la publication prend tout son sens, la fonction de l'auteur se trouve bousculée par les engagements collectifs ou croisés" (à l'image des Vases communicants, ce moment d'échanges entre blogueurs littéraires).
"Dans le collectif des écrivains les plus visibles sur le web (...) on est face à un double mouvement : individualisation puisque l'auteur est en charge de l'ensemble des fonctions de la chaîne de l'édition, mais reconstruction du collectif par le réseau avec la mise en place d"institutions", qui recréent des médiations entre les écrivains et les lecteurs. Intégrant toutes les fonctions autrefois réparties entre auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs, et en les gérant de manière collective et distribuée, ce collectif d'auteurs dessine une nouvelle forme d'organisation du littéraire", conclut-elle.
C'est assurément ce dont Publie.net est l'expression. A l'image de la blogosphère littéraire sur laquelle veille François, son reflet, et qui s'exprime déjà dans nombre de blogs littéraires comme les espaces d'Arnaud Maïsetti, de Pierre Ménard, de Daniel Bourrion, de Christophe Grossi, de Christine Jeanney, de Laurent Margantin, de Joachim Séné, de Sarah Maude-Beauchesne, de Fred Griot...
François Bon a commenté l'étude.
Si ces sujets vous intéressent, Alexandre Gefen, l'animateur de Fabula, a récemment publié une étude sur "La littérature contemporaine face au numérique". Selon lui, l'électronique fait naître plusieurs formes dans l'écriture contemporaine : le livre électronique promu par Publie.net, qui est "une solution intermédiaire entre la versatilité du blog et le traditionalisme du livre papier" ; des supports à contraintes qui utilisent les médias numériques comme "cadres productifs" à l'image de l'autofictif d'Eric Chevillard ou des tweets de Régis Jauffret ; voir la démultiplication des hypermondes (de très gros romans qui font échos aux dispositifs encyclopédiques d'internet comme La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, ou les romans de Claro ou de Franzen...).
Youboox (une offre d'accès gratuite de livres en streaming qui compte plus de 40 éditeurs et 2700 titres) et Storeslytics (un cabinet d'analyse des magasins d'applications) viennent de publier une très intéressante infographie sur l'offre de livres numériques que l'on trouve dans l'iBookstore France, la librairie en ligne d'Apple. Bien sûr, cette infographie ne s'intéresse qu'à la librairie d'Apple, mais comme celle-ci demeure la plus visible (avec l'offre d'Amazon), elle a l'avantage de souligner quelques chiffres révélateur de l'état de l'offre de livres numériques en France.

L'infographie montre ainsi que l'offre numérique française équivaut à 13 % du catalogue de titres disponibles au format papier. Et que les titres numériques en français ne représentent que 5 % des titres disponibles sur l'iBookstore. Alors qu'on compte plus de 10 000 éditeurs qui publient en papier, un peu moins de 16 % d'entre eux sont présents dans l'iBookstore (un peu moins, car certains sont des "pureplayers" : des éditeurs qui ne proposent des livres qu'au format numérique et quelques rares éditeurs refusent de vendre via l'iBookstore, mais sont disponibles sur d'autres plateformes de ventes de livres électroniques). Intéressant de noter également que les principaux éditeurs du papier et que les principaux éditeurs en numériques ne sont pas les mêmes. Peu d'entre nous connaissent par exemple BiblioLife, un éditeur américain qui adapte des fonds du domaine public pour l'édition électronique.

Autre information intéressante issue de l'infographie. Sur les 47 000 titres sur l'iBookstore en français, seulement 626 sont gratuits : soit à peine un peu plus de 1 % de l'ensemble. Le prix moyen d'un livre en français sur l'iBookStore est de 9,3 € (contre 6 € pour un livre de poche ou 10 € pour un livre)... de quoi continuer à alimenter la grogne des lecteurs contre le prix trop élevé des livres numériques. Cependant, 40 % de l'offre est à moins de 5 euros - et ce alors que le livre à 0,99 $ est en train de devenir une norme de l'autre côté de l'Atlantique.


Les publications des pure players représentent environ 1000 titres soit 2 % de l'ensemble des titres publiés. Mais ils ont des caractéristiques spécifiques : ils sont moins chers (2,70 € en moyenne) et plus courts (120 pages contre 250 pages pour les titres qui ne sont pas de pure players en moyenne). Comme le souligne très bien l'infographie, là encore, les titres des pure players ont des différences fortes avec ceux de l'offre traditionnelle et montrent bien une autre conception de l'édition à l'heure du numérique.

Ce dernier extrait en comparant les offres d'Albin Michel, de Bragelonne et de Numeriklivres illustre cette différence de conception, qui permet, sur les réseaux sociaux, à de petits éditeurs de venir concurrencer des éditeurs installés. Cela ne compare pas hélas les niveaux de ventes ni les revenus (le nerf de la guerre), mais montre bien qu'une part des enjeux marketing sont en train de se déplacer.
Le Syndicat national de l'édition (SNE) et six groupes français (Hachette, Editis, Gallimard, Albin Michel...) ont décidé d'attaquer en justice le site de piratage Team Alexandriz, rapporte Alain Beuve-Méry pour le Monde. Formidable ! Les éditeurs ont enfin décidé de faire quelque chose contre le cancer du piratage de livres, me direz-vous ! Tous unis, comme on les voit si rarement.
Et bien je ne suis pas sûr qu'ils aient eu une bonne idée. Je veux bien croire que le site de piratage de livres électroniques les narguait depuis un moment par la visibilité qu'il avait acquise, notamment depuis qu'ils avaient corrigé le Goncourt 2011. Mais je pense que les éditeurs regretteront un jour le temps de la Team.
Pourquoi ? Ce n'est pas tant parce que cette bataille est perdue d'avance : des années de lutte contre le piratage ne l'ont pas fait disparaitre, mais n'ont fait que le transformer. Le site de la Team était pour les éditeurs un noeud très visible, riche en informations, à partir duquel tout le petit monde de l'édition pouvait observer les échanges pirates et ses évolutions.
Sa disparition n'éliminera pas le piratage de livres électroniques, mais le rendra pour eux, plus difficile à mesurer, à observer et même à combattre. La Team était un noeud bien commode pour prendre la mesure du piratage (par exemple pour observer le développement de partages directs entre bibliothèques personnelles, jusqu'à ce que Dropbox limite l'usage des possibilités d'échanges : montrant par cet exemple même que le bon levier d'action n'était pas de se battre contre le protocole OPDS, mais contre les hébergeurs de contenus afin qu'ils limitent le nombre d'accès différents par IP aux services de stockages en ligne).
C'est ce que nous expliquent les sociologues Antonio Casilli, Fred Pailler et Paola Tubaro quand ils analysent la censure des blogs et forums qui évoquent les troubles de l'alimentation, sous prétexte qu'ils en font la promotion. Ils démontrent que la censure et le filtrage ne sont pas une solution magique. Ils montrent d’abord que celle-ci n’a pas grand effet sur l’existence même des contenus. En étudiant la composition de ces sites, ils montrent que la censure et le filtrage n'ont pas d'effets sur le volume des contenus, mais ont un effet sur leur structuration. Les contenus filtrés se déplacent sans réellement disparaître : ils vont sur de nouvelles plates-formes, dans d'autres espaces, sur d'autres outils qui les rendent toujours plus difficiles à repérer (protection par mots de passe, cryptage...). Depuis la fermeture de Mega Upload, 100 000 ont refleuri. En fait, l'attaque n'a fait que déplacer le problème. Il le rend un temps moins visible de l'extérieur. Cela n'empêche pas les intéressés de s'y retrouver, massivement, mais cela rend plus difficiles la traque et le dialogue.
Surtout, il déstructure les blogs pivots (comme celui de la Team), des blogs avec lesquels il est encore possible de discuter (de faire des demandes de retrait par exemple, de dire, pour un auteur ou un éditeur son énervement à voir son contenu piraté... - ne croyez pas que cela n'ait pas d'effet, certains éditeurs et certains titres - notamment des titres disponibles en numériques et donc potentiellement faciles à pirater - n'étaient par exemple pas disponibles dans le forum d'échange). Il rend la discussion plus difficile avec ceux qui partagent. Il rend plus invisible ce qui se partage. Mais ne fait disparaitre ni la pratique, ni le volume des échanges.

Image : le top 20 des livres les plus piratés selon la dernière édition de l'étude du Motif.
Le piratage de livre électronique va durer comme le souligne les études annuelles du Motif. Et derrière la visibilité de la Team, il faut se souvenir que l'essentiel des échanges sont invisibles (6 % des téléchargements illégaux proviennent des sites de streaming, 23 % des échanges en P2P, et 71 % des copies illicites s'échangent de manière classique entre proches, par l'utilisation de disques durs externes, de clefs USB ou de disques gravés, selon un Memo confidentiel de la RIAA révélé par TorrentFreak). Ils se font par e-mail, par échanges de clefs USB ou de disques durs, voir par l'interconnexion des bibliothèques personnelles de livres électroniques. Demain, les échanges retourneront sur les sites P2P (où ils sont toujours) et dans des réseaux cryptés (où ils sont déjà), qu'il sera plus difficile d'observer et de mesurer. La Team permettait à tous les éditeurs de voir l'évolution du piratage, de mesurer ce qui s'échangeait... De pouvoir y réagir. Demain, ce piratage n'aura pas disparu avec la disparition de la Team, mais il sera devenu plus difficile à endiguer... Il sera devenu plus difficile aux éditeurs et auteurs de dire aux lecteurs leur exaspération face à ses pratiques.
Entrer en guerre contre le lecteur, contre son client... (ceux qui téléchargent le plus sont vos meilleurs clients assènent nombre d'études) c'est mener une guerre perdue d'avance. Accuser les pirates de déstructurer le marché du livre, c'est trouver un bouc-émissaire bien facile aux tarifs inadaptés, aux services inexistants, aux possibilités d'échanges devenues impossibles ("La possession, le partage, l'organisation de ses livres sont des principes que le lecteur numérique ne veut pas sacrifier" rappelait Philippe Aigrain au Forum de la SGDL). Les revenus de l'auteur et de l'éditeur ont toujours dû faire avec avec le piratage (depuis l'origine de la librairie).
On peut le déplorer, mais sincèrement c'est une bataille perdue d'avance. Les éditeurs feraient mieux de chercher à offrir de meilleurs livres, de meilleurs services, qui proposent aux gens une plus value à acheter plutôt qu'à pirater.
L'édition de livre se vautre dans les mêmes erreurs que la musique et le cinéma. En ouvrant la guerre contre ses clients, elle montre qu'elle n'a rien appris de 20 ans d'internet.
Surtout, elle va perdre un observatoire avec lequel il était possible de discuter... Il était ainsi possible et assez simple de faire des demandes de retrait aux sites qui hébergent les fichiers échangés. C'est un travail sans fin, mais cela était possible. Elle a décidé de recomposer le paysage. Pas sûr qu'il soit plus clair après qu'avant. En tout cas, les gens n'arrêteront pas de numériser leurs livres, de faire sauter les verrous et de les échanger. On peut vouloir se masquer tout cela. Il serait plus judicieux de trouver des solutions pour y répondre.
Mise à jour du 14.11.2012 : Actualitté nous raconte une histoire que je trouve assez emblématique des possibilités qu'offre la TeamAlexandriz pour discuter. C'est l'histoire d'un auteur (et éditeur) qui se rend compte que son livre est piraté par le forum, qui intervient, discute... jusqu'à ce que les pirates proposent un bouton Paypal pour rémunérer directement l'auteur !
Une belle illustration qui montre qu'il est possible de discuter, même avec les pirates... Et qu'on a plus à y gagner qu'autre chose.
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